Le Fil du Phare — Qui doit porter le prix de ce que l’on ne voit pas encore ?

Cette semaine

Une ville du Colorado devant la Cour suprême des États-Unis, des data centers qui réclament de l'électricité et de la forêt, de la publicité qui s'installe dans un assistant conversationnel, deux prix Nobel scientifiques et une mort inexpliquée dans un laboratoire sibérien. À première vue, rien ne relie ces sujets. Ils ont pourtant posé, chacun à sa manière, la même question.

Le lien invisible

Dans chacun de ces cas, une décision se prend avant que ses conséquences soient visibles, ou loin de l'endroit où elles apparaîtront.

Les émissions de gaz à effet de serre des décennies passées se paient aujourd'hui en digues et en incendies, par des collectivités qui ne les ont pas décidées. La facture du réseau électrique qu'appelle un data center se répartit sur tous les abonnés avant que l'on sache combien d'emplois ou de recettes il apportera. Le coût d'un service gratuit ne se voit pas sur un ticket : il se paie en attention et en données, parfois longtemps après. La recherche fondamentale coûte maintenant et ne rapporte, si elle rapporte, que dans vingt ou trente ans, sous une forme que personne n'avait prévue. Et à Irkoutsk, ce qui manque, c'est précisément l'information : chacun doit agir sans savoir encore ce qui s'est passé.

Le point commun n'est donc pas un thème, climat, technologie ou science. C'est une structure : un décalage entre le moment où l'on décide et le moment où l'on sait. Ce décalage crée toujours une même tentation, celle de laisser le prix à quelqu'un d'autre : à plus tard, à ailleurs, à tout le monde.

La grande question

Qui doit porter le prix de ce que l'on ne voit pas encore ?

La question n'a pas une seule réponse, parce que « ce qu'on ne voit pas encore » recouvre deux choses opposées.

Il y a d'abord les dommages différés. Le procès de Boulder, la loi rejetée au Sénat et les forêts finlandaises relèvent de cette catégorie : une activité profite à quelques-uns aujourd'hui, et ses coûts se dispersent dans le temps et dans l'espace. Ici, la réponse intuitive est que celui qui profite doit payer. Mais l'article sur la responsabilité collective montrait la difficulté : quand des millions d'acteurs ont contribué au dommage, désigner quelques payeurs ressemble autant à un choix politique qu'à un constat.

Il y a ensuite les bénéfices différés. L'optogénétique et IceCube sont l'inverse exact : des dépenses engagées longtemps sans résultat, dont la valeur n'est apparue qu'après coup. Ici, l'intuition s'inverse. Si l'on avait exigé de ces recherches qu'elles prouvent d'avance leur utilité, elles n'auraient sans doute pas existé. Le prix de l'invisible, dans ce cas, c'est la patience, et ce sont les contribuables qui la financent.

Entre les deux se trouvent les cas les plus troublants : ceux où l'on ne sait pas encore s'il s'agira d'un dommage ou d'un bénéfice. La publicité dans ChatGPT peut financer un service utile à des millions de personnes, ou déplacer insensiblement sa loyauté vers les annonceurs. Le silence des autorités d'Irkoutsk peut éviter une panique inutile, ou retarder une alerte nécessaire.

Un penseur pour regarder autrement

En 1979, le philosophe Hans Jonas publie *Le Principe responsabilité*. Sa thèse part d'un constat : les éthiques traditionnelles portaient sur des actes dont les effets étaient proches dans le temps et dans l'espace. La technique moderne a rompu cette proximité. Nos actes engagent désormais des personnes qui ne sont pas nées et des lieux que nous ne verrons jamais. Jonas en tire une règle : quand l'enjeu est grave et l'avenir incertain, accorder plus de poids au pronostic de malheur qu'à celui de bonheur.

L'intuition éclaire une partie de la semaine. Elle explique pourquoi le contentieux climatique existe : faire entrer dans le droit d'aujourd'hui des dommages que les émetteurs d'hier ne voyaient pas, ou ne voulaient pas voir. Elle justifie aussi la quarantaine à Irkoutsk, décidée avant toute confirmation.

Mais confrontée aux deux Nobel, l'intuition de Jonas atteint sa limite. Une règle qui privilégie toujours le pire scénario aurait de bonnes raisons d'arrêter un programme comme IceCube après dix ans sans résultat. La prudence protège contre les dommages différés ; elle ne dit rien de la manière de financer les bénéfices différés. Jonas pensait à la technique qui peut détruire, pas à la connaissance qui peut tarder.

Ce que ces événements nous apprennent

Mis ensemble, les articles de la semaine dessinent quelques repères.

  • Chercher où va la facture. Un coût qui ne figure nulle part n'a pas disparu : il a été déplacé, vers les abonnés d'un réseau, vers une commune côtière, vers l'utilisateur d'un service gratuit.
  • Distinguer dommage différé et bénéfice différé. Les deux se ressemblent au moment de la décision : une dépense certaine contre un effet invisible. Ils n'appellent pourtant pas la même réponse. Le premier demande de la responsabilité, le second de la patience.
  • Regarder qui décide et qui paie. Les cas les plus contestés de la semaine sont ceux où ce ne sont pas les mêmes : les pétroliers et les habitants de Boulder, les opérateurs de data centers et les abonnés, les annonceurs et les utilisateurs.
  • Exiger une date. Comme pour l'incertitude d'Irkoutsk, un pari sur l'avenir gagne en légitimité quand il dit à quel moment on saura s'il a réussi.

Ces repères rejoignent le dossier Mesurer ou juger : ce qu'un indicateur laisse hors champ, c'est souvent ce qui n'arrivera que plus tard.

Ce que nous ne savons pas encore

La Cour suprême n'a pas rendu sa décision dans l'affaire Boulder ; elle dira peut-être seulement quel tribunal est compétent, sans trancher la question de fond. Le coût réel des data centers pour les réseaux reste discuté, faute de données publiques détaillées. Personne ne sait encore comment la publicité modifiera les réponses des assistants. Et à Irkoutsk, la cause de la mort n'est toujours pas officiellement établie.

Surtout, la frontière entre dommage et bénéfice différés n'est pas toujours tracée d'avance. Une technologie peut être les deux à la fois. La difficulté n'est pas seulement de savoir qui paie, mais de savoir, au moment de payer, ce que l'on achète.

Où poursuivre ?

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Repères de sources

La question suivante

Quand on ne sait pas encore si une dépense prépare un dommage ou un bénéfice, qui doit décider de la faire ?

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