Dossier du Phare – Mesurer ou juger : ce qu’un indicateur laisse hors champ

*Un sondage contredit par les urnes, un parti arrivé en tête sans majorité, un musée fermé faute de visiteurs, une nationalité affichée à prix fixe, une recherche qu'on voudrait juger à son utilité. Ces histoires d'octobre 2026 n'ont rien en commun, sauf une chose : à chaque fois, un chiffre est en train de prendre la place d'un jugement.*

La question de ce dossier

Comment se servir d'un indicateur sans le laisser décider à notre place ?

La question n'est pas de savoir s'il faut mesurer. Sans sondages, on ne saurait rien de l'opinion entre deux élections. Sans comptage des entrées, un musée ignorerait à qui il parle. Sans critères, l'attribution d'un budget de recherche dépendrait de l'influence de chacun. Les chiffres rendent les décisions discutables, au bon sens du terme : on peut les contester.

Le problème commence plus tard, quand l'indicateur cesse d'éclairer une décision pour devenir la décision elle-même. Ce dossier rassemble les cas où ce glissement s'est produit, ou menace de se produire, et propose une grille pour le repérer.

Premier volet : le chiffre lu au-delà de ce qu'il dit

Certains chiffres ne sont pas faux. Ils sont lus de travers.

En Lettonie, la Liste unie d'Andris Kulbergs est arrivée en tête des législatives sans obtenir de majorité. Arriver premier n'est pas gouverner : dans un régime parlementaire, c'est la coalition qui compte, et le score du vainqueur ne dit rien de celle qui se formera.

Au Brésil, Flávio Bolsonaro est arrivé devant Lula au premier tour, contre les sondages de la veille. L'écart interroge les instituts, mais aussi les lecteurs : un sondage décrit des intentions à une date donnée, avec une marge d'erreur. Il n'annonce pas un résultat. Le second tour, le 25 octobre, dira si les enquêtes ont corrigé leur méthode.

Dans ces deux cas, l'indicateur n'est pas corrompu. C'est notre lecture qui lui fait porter plus qu'il ne peut.

Deuxième volet : le chiffre qui juge une institution

Le cas le plus net du mois vient de Philadelphie. Le musée de l'Academy of Natural Sciences, fondé en 1812, a fermé, l'université Drexel invoquant la baisse de la fréquentation. Derrière les salles d'exposition, l'institution conserve pourtant des collections de près de 19 millions de spécimens, dont la valeur scientifique ne se mesure pas en billets vendus.

Nous en avons tiré une question générale : un lieu de savoir doit-il être jugé à sa fréquentation ? Des œufs de rapaces conservés depuis le XIXe siècle ont permis, des décennies plus tard, de démontrer les effets du DDT. La banque de semences du Svalbard ne reçoit presque aucun visiteur. Un indicateur immédiat juge mal ce qui ne sert qu'à long terme.

Le même problème se pose pour la recherche. Peut-on juger une recherche à son utilité prévisible ? L'optogénétique, récompensée par le Nobel de médecine 2026, est née de l'étude d'une algue : aucun indicateur d'utilité ne l'aurait repérée au départ. Et le Nobel de physique attribué à Francis Halzen pour IceCube a rappelé qu'un projet peut rester vingt-cinq ans sans découverte décisive avant d'aboutir, ce qui pose une autre question : combien de temps faut-il chercher avant d'admettre qu'on ne trouvera pas ?

Troisième volet : le chiffre qui tient lieu de critère

Parfois, un montant remplace une définition. L'Argentine propose la citoyenneté contre une contribution de 350 000 dollars, ou 800 000 dollars d'obligations. Le chiffre est simple, vérifiable, impartial en apparence. Mais il répond à une question (« combien ? ») à la place d'une autre (« qu'est-ce qu'appartenir à une communauté politique ? »), que la loi n'a pas besoin de poser pour s'appliquer.

C'est une forme particulière du problème : l'indicateur ne mesure pas mal, il dispense de juger.

La grille : Campbell et Goodhart

Deux auteurs ont formulé, presque en même temps, l'observation qui relie ces cas. En 1975, l'économiste Charles Goodhart constate qu'une régularité statistique tend à s'effondrer dès qu'on s'en sert pour piloter. En 1976, le méthodologue Donald T. Campbell écrit que plus un indicateur social sert à prendre des décisions, plus il subit de pressions qui le déforment, et plus il risque de déformer ce qu'il devait observer. Notre texte fondateur, Campbell et Goodhart : quand une mesure devient une cible, elle cesse de bien mesurer, présente leurs textes et leurs limites.

Il en tire cinq questions, à poser devant toute décision fondée sur un chiffre :

  • Que mesure-t-il exactement, et qu'a-t-on choisi de ne pas mesurer ?
  • Quelle conséquence lui est attachée ? Plus l'enjeu est fort, plus la pression de déformation l'est aussi.
  • Qui produit le chiffre, et qui en dépend ? Quand ce sont les mêmes, la vigilance s'impose.
  • Existe-t-il d'autres indicateurs pour recouper le premier ?
  • La corrélation de départ tient-elle encore ?

Appliquée au musée de Philadelphie, la grille montre que la fréquentation mesure l'attrait des salles, pas la valeur des collections (question 1), et qu'on lui a attaché la conséquence la plus lourde, la fermeture (question 2). Appliquée aux sondages brésiliens, elle montre que le chiffre n'avait aucune conséquence directe : c'est sa lecture qu'il faut corriger, pas l'instrument.

Ce que ce dossier ne tranche pas

Campbell et Goodhart sont souvent cités pour disqualifier toute mesure. Ce serait un contresens : Campbell défendait l'évaluation des politiques publiques. Leur avertissement vise l'usage d'un seul indicateur, à fort enjeu.

Plusieurs questions restent ouvertes. Qui doit décider de ce qu'un indicateur laisse hors champ : ceux qui le produisent, ceux qui le subissent, ou un tiers ? Comment une institution peut-elle fixer à l'avance les critères qui lui diront quand arrêter, sans que ces critères deviennent à leur tour des cibles ? Et que faire quand le jugement humain, qu'on oppose volontiers au chiffre, est lui-même plus partial que lui ?

Le Fil du Phare du 5 octobre le reconnaissait : relier des événements par une seule question force les rapprochements. Ce dossier est une grille de lecture, pas une loi. Il sera complété au fil des articles qui la mettent à l'épreuve.

Liens internes du dossier

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Repères de sources

  • Source : Campbell, D. T. — Assessing the Impact of Planned Social Change, Evaluation and Program Planning, vol. 2, n° 1, p. 67-90 (1979)
  • Source : Goodhart, C. — Problems of Monetary Management: The UK Experience, Papers in Monetary Economics, Reserve Bank of Australia (1975)
  • Source : Wikipédia — Goodhart's law
  • Les sources détaillées de chaque événement figurent dans les articles liés ci-dessus.

La question suivante

Quand un indicateur est utile mais incomplet, qui doit décider de ce qu'il laisse hors champ ?

Pour aller plus loin

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