*Le Nobel de médecine 2026 récompense un outil devenu central en neurosciences, né de travaux sur une algue qui nage vers la lumière. L'histoire est belle, et elle est souvent racontée pour défendre la recherche « libre ». Mais que prouve-t-elle exactement ?*
Le point de départ
Comme nous l'avons raconté dans notre article d'actualité, le prix Nobel de physiologie ou médecine a été attribué le 5 octobre 2026 à Karl Deisseroth, Peter Hegemann et Georg Nagel pour l'optogénétique, une technique qui permet de commander des neurones par la lumière. Elle repose sur des protéines découvertes au début des années 2000 chez une algue unicellulaire, étudiées pour comprendre comment cet organisme s'oriente. Ce n'est qu'ensuite que l'idée est venue de les introduire dans des neurones.
Pourquoi cette question
Toute recherche financée doit être justifiée. Un ministère, une agence, une fondation ou une entreprise doivent choisir entre des projets, et le critère le plus naturel est l'utilité attendue : quels problèmes ce travail aidera-t-il à résoudre ?
Le cas de l'optogénétique met ce critère en difficulté. Si l'on avait demandé à Peter Hegemann, au début des années 2000, à quoi servirait son étude de la phototaxie d'une algue, il n'aurait pas pu répondre « à comprendre la dépression chez la souris ». L'utilité est apparue après coup, par une rencontre entre deux domaines que rien ne destinait à se croiser.
La question dépasse la biologie. Elle se pose chaque fois qu'on doit décider de la valeur d'un savoir avant de savoir ce qu'il deviendra.
Ailleurs, la même question
Les collections d'un musée. À Philadelphie, le plus ancien musée d'histoire naturelle des Amériques a fermé ses salles au public. Ses collections, des millions de spécimens accumulés pendant deux siècles, servent à des études que leurs collecteurs n'imaginaient pas. Nous avions posé la question : un lieu de savoir doit-il être jugé à sa fréquentation ? C'est la même difficulté, transposée : on mesure ce qui se voit aujourd'hui, pas ce qui servira demain.
La pénicilline. Alexander Fleming a remarqué en 1928 qu'une moisissure tombée par hasard dans une de ses cultures empêchait les bactéries de pousser. Il ne cherchait pas d'antibiotique. Le Phare a consacré un texte fondateur à la leçon de son discours Nobel, où il mettait aussi en garde contre le mauvais usage de sa découverte. La part du hasard n'enlève rien au travail : il fallait un laboratoire, une culture, et un chercheur capable de remarquer l'anomalie.
Les indicateurs. Nous avons présenté la loi de Goodhart et l'avertissement de Campbell : quand une mesure devient une cible, elle cesse de bien mesurer. Une recherche jugée sur ses impacts annoncés risque d'apprendre à annoncer des impacts plutôt qu'à chercher.
Une pensée pour regarder autrement
En 1939, Abraham Flexner, fondateur de l'Institute for Advanced Study de Princeton, publie dans le magazine *Harper's* un essai au titre provocateur : « The Usefulness of Useless Knowledge », l'utilité du savoir inutile. Son intuition : les découvertes les plus utiles viennent souvent de chercheurs qui ne se souciaient pas de l'utilité, mais de comprendre. Il prend l'exemple de la physique de l'électricité et des ondes, explorée par curiosité au XIXe siècle et devenue la base de la radio.
Testons cette intuition sur l'optogénétique. Elle tient pour le premier maillon : l'étude de l'algue ne visait rien d'autre que la compréhension. Mais elle ne suffit pas pour la suite. Le passage au neurone a été, lui, une démarche orientée : Karl Deisseroth, psychiatre, cherchait un outil pour étudier les circuits du cerveau. La découverte est née de la rencontre entre une curiosité sans but et un besoin précis. L'essai de Flexner défend la première ; le Nobel montre aussi la seconde.
Ce qui résiste
Plusieurs objections tiennent.
La première est celle du biais du survivant. On raconte les recherches « inutiles » devenues utiles, jamais les milliers qui sont restées sans suite. Une belle histoire ne fait pas une règle, et un financeur ne peut pas tout financer.
La deuxième est démocratique. L'argent public doit rendre des comptes. Dire « on ne peut pas savoir à quoi cela servira » peut devenir une manière d'échapper à toute évaluation.
La troisième est pratique. La recherche orientée a aussi ses succès : les vaccins contre le Covid-19 ont été développés en moins d'un an parce qu'on savait exactement ce qu'on cherchait. Mais ils reposaient sur des décennies de travaux antérieurs sur l'ARN messager, menés sans cette urgence.
On touche ici ce que le politologue David Collingridge a appelé un dilemme du contrôle : tant qu'une technologie est jeune, on peut l'orienter mais on ignore ses effets ; quand on les connaît, il est trop tard pour l'orienter. L'utilité d'un savoir obéit à la même asymétrie : elle se voit quand elle n'est plus à décider.
Ce que nous pouvons en retenir
L'alternative n'est pas entre utilité et gratuité. Quelques questions aident à arbitrer :
- Que juge-t-on ? La qualité d'une démarche (rigueur, originalité, compétence) peut s'évaluer même quand son usage est inconnu.
- Sur quelle durée ? Une recherche jugée à trois ans et la même jugée à vingt ans ne donnent pas le même verdict.
- Quelle part du portefeuille ? Un financeur peut réserver une part à la curiosité sans renoncer à orienter le reste.
- Qui décide ? Des pairs qui connaissent le domaine, un ministère, un public : la réponse change ce qui sera financé.
- Que perd-on à ne pas savoir ? Un savoir non produit ne laisse pas de trace. Son absence ne se mesure pas.
La question laissée ouverte
Le prix de cette année ne prouve pas que toute recherche sans but finira par servir. Il montre qu'une partie de ce qui sert aujourd'hui vient de recherches que personne n'aurait su justifier par leur utilité. Reste à savoir comment une société qui exige des comptes peut garder une place pour ce qu'elle ne sait pas encore évaluer.
—
Repères de sources
- Source : Assemblée Nobel de l'Institut Karolinska — communiqué du prix Nobel de physiologie ou médecine 2026
- Source : Flexner, A. — The Usefulness of Useless Knowledge, Harper's Magazine (octobre 1939)
- Source : Collingridge, D. — The Social Control of Technology (1980)
La question suivante
Comment une société qui exige des comptes peut-elle garder une place pour ce qu'elle ne sait pas encore évaluer ?
Pour aller plus loin
- Nobel de médecine 2026 : l'optogénétique, ou comment une algue a appris aux chercheurs à piloter des neurones par la lumière
- Un lieu de savoir doit-il être jugé à sa fréquentation ?
- Campbell et Goodhart : quand une mesure devient une cible, elle cesse de bien mesurer
- Mesurer ou juger : ce qu'un indicateur laisse hors champ
Sur le Sentier du Savoir

