Ce mardi 13 octobre s'ouvre à Versailles la 28e Conférence générale des poids et mesures (CGPM). Elle se tient jusqu'au 15 octobre. Tous les quatre ans environ, les États membres du Bureau international des poids et mesures (BIPM) s'y accordent sur les unités qui servent à mesurer le monde. Le kilogramme, le mètre et la seconde relèvent de cette instance, qui n'attire guère l'attention. Cette année, l'un des textes soumis aux délégués touche à une chose que chacun utilise sans y penser : l'heure. Le projet de résolution C porte sur le temps universel coordonné (UTC). Il pourrait mettre fin à la seconde intercalaire, ce petit ajustement qui raccorde depuis plus d'un demi-siècle l'heure des horloges atomiques à la rotation de la Terre.
Deux horloges qui ne battent pas au même rythme
L'heure officielle du monde, UTC, repose sur deux références. La première est la seconde du Système international, définie par la physique atomique et d'une régularité presque parfaite. La seconde est la rotation de la Terre, mesurée par le temps universel UT1, qui sert à repérer le jour et la nuit. Or la Terre n'est pas une horloge. Sa rotation varie au gré de phénomènes que la géodésienne Lucia McCallum (université de Tasmanie), interrogée par la chaîne australienne ABC, énumère : « l'atmosphère, le vent, les grands courants océaniques, la fonte des glaciers, les grands volcans […] » (traduit de l'anglais).
Pour que les deux échelles ne s'éloignent pas, une règle internationale existe depuis 1972. Quand l'écart entre UT1 et UTC approche 0,9 seconde, on insère dans UTC une seconde intercalaire, positive ou négative. La résolution de 2022 de la CGPM rappelle que cette procédure relève d'une recommandation de l'Union internationale des télécommunications (UIT), la TF.460-6. Selon ABC, 27 secondes intercalaires ont ainsi été insérées. La dernière date de la fin de l'année 2016.
Ce qui est déjà décidé, ce qui reste à voter
Le principe de l'abandon n'est pas nouveau. En 2022, la 27e CGPM a adopté une résolution qui « décide que la valeur maximale de l'écart (UT1-UTC) sera augmentée en 2035 ou avant » (traduit de l'anglais). Elle a chargé le Comité international des poids et mesures (CIPM) de consulter l'UIT et de préparer, pour la conférence suivante, un projet de résolution sur cette nouvelle valeur maximale.
C'est ce texte qui arrive à Versailles. Le BIPM a publié la liste des documents de la conférence : on y trouve le projet de résolutions et un rapport du Comité consultatif du temps et des fréquences (CCTF) consacré au projet C. Selon New Atlas, qui s'appuie sur le *Financial Times*, la proposition ferait courir la nouvelle règle à partir du 20 mai 2027. Le seuil retenu permettrait de laisser l'écart grandir jusqu'à une heure entière. Le Phare n'a pas pu vérifier ces deux paramètres dans un texte officiel lisible. Ils restent donc ceux d'un projet rapporté par la presse, pas d'une décision.
Le vote n'a pas encore eu lieu. La conférence se clôt le 15 octobre ; d'ici là, rien n'est acquis.
Pourquoi maintenant
Deux raisons reviennent dans la presse, et selon ABC c'est la seconde qui a pressé le calendrier. La première tient aux systèmes informatiques. Une minute de 61 secondes est une anomalie pour beaucoup de logiciels, et des pannes passées chez Cloudflare et Reddit ont été attribuées à des secondes intercalaires. La seconde est plus inattendue : depuis 2020 environ, la Terre tourne un peu plus vite. Si la tendance se prolongeait, il faudrait un jour non plus ajouter une seconde, mais en retirer une. Or cela ne s'est jamais fait. « Cela n'est jamais arrivé, et le logiciel prévu pour cela n'a donc jamais été testé », résume Darryl Veitch, de l'université de technologie de Sydney (traduit de l'anglais). Tous ne partagent pas cette inquiétude : selon ABC, Michael Wouters, du National Measurement Institute australien, juge qu'une seconde négative poserait moins de difficultés qu'une seconde ajoutée.
Une seconde qui pourrait elle-même changer
La conférence de Versailles est aussi une étape d'un autre chantier. La seconde repose aujourd'hui sur une transition de l'atome de césium, fixée à la fin des années 1960. Les horloges dites optiques font désormais beaucoup mieux. Le BIPM a publié une feuille de route vers une nouvelle définition, adoptée « peut-être en 2030 » (traduit de l'anglais). Selon la foire aux questions du BIPM, la proposition peut être présentée au plus tôt en 2026, et la nouvelle définition ratifiée au plus tôt en 2030. Les délégués ne remplaceront donc pas la définition cette semaine.
Il en résulte un paradoxe apparent. D'un côté, l'unité de temps devient toujours plus précise. De l'autre, l'heure officielle cesserait de suivre, à la seconde près, le mouvement qui a longtemps défini le temps lui-même, à savoir le tour de la Terre sur son axe.
Ce que la mesure ne dit pas
Une unité de mesure n'est pas un fait de nature : c'est un accord. Michael Wouters le rappelle à propos de la durée du jour : « Il n'y avait pas de valeur exacte au départ, parce qu'elle changeait tout le temps » (traduit de l'anglais). La seconde atomique a été choisie parce qu'elle ne change pas. La rotation terrestre, elle, change, et c'est précisément ce qu'elle a de vivant : atmosphère, vents, courants océaniques, glaces, volcans y laissent leur trace.
En laissant l'écart grandir, les métrologues ne font pas disparaître ce mouvement. Ils le sortent de l'heure de tous les jours pour le confier aux spécialistes, astronomes et géodésiens, qui continueront de mesurer UT1. Le choix a un coût : sur des décennies, l'heure des horloges s'éloignera lentement de celle du Soleil, et le rattrapage, s'il vient un jour, devra se faire en bloc. En face, l'argument des métrologues et des opérateurs de réseaux tient à la continuité parfaite que ces réseaux exigent. Il dit aussi quelque chose de ce que nous attendons d'une mesure : qu'elle soit stable, comparable et utilisable par des machines, même si elle s'éloigne un peu de ce qu'elle mesurait à l'origine.
D'où la question que pose la conférence de Versailles, bien au-delà de quelques secondes : faut-il que l'heure des horloges suive la rotation de la Terre, ou la Terre n'est-elle plus la bonne mesure du temps ?
—
Repères de sources
- Source : BIPM — Documents de la 28e CGPM (13-15 octobre 2026)
- Source : BIPM — Résolution 4 de la 27e CGPM (2022), sur l'utilisation et l'évolution future d'UTC
- Source : UIT — Recommandation ITU-R TF.460-6 (émissions de fréquences étalon et de signaux horaires)
- Source : BIPM — Feuille de route pour la redéfinition de la seconde
- Source : BIPM — Questions fréquentes sur la redéfinition de la seconde
- Source : ABC News — We may be about to lose the leap second for good (12 octobre 2026)
- Source : New Atlas — Leap seconds history (6 septembre 2026)
La question suivante
Faut-il que l'heure des horloges suive la rotation de la Terre, ou la Terre n'est-elle plus la bonne mesure du temps ?
Pour aller plus loin
- Texte fondateur – Campbell et Goodhart : quand une mesure devient une cible, elle cesse de bien mesurer
- Dossier du Phare – Mesurer ou juger : ce qu'un indicateur laisse hors champ
- Lire un indicateur : cinq questions avant de croire un chiffre
Sur le Sentier du Savoir

