Le 12 octobre 2026, l'Académie royale des sciences de Suède a attribué le prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d'Alfred Nobel à deux économistes américains, Robert E. Hall et Michael Woodford, « pour les fondements microéconomiques de la stabilisation macroéconomique ». La formule est austère. Elle désigne pourtant une idée que chacun a déjà vue à l'œuvre : une banque centrale n'agit pas seulement en fixant ses taux, elle agit aussi par ce qu'elle annonce. Le prix tombe à un moment particulier, celui où la Réserve fédérale américaine, sous la présidence de Kevin Warsh, a cessé d'annoncer la direction de sa politique.
Ce que récompense le comité
Selon la présentation de l'Académie, les modèles de Hall et de Woodford ne partent pas de relations statistiques observées entre de grandes quantités, comme la production, l'emploi ou les prix. Ils partent des décisions d'une multitude de ménages et d'entreprises. Ces acteurs regardent vers l'avenir lorsqu'ils décident d'épargner ou de fixer leurs prix. Il en découle une conséquence pratique : les gouvernements et les banques centrales peuvent influencer ces anticipations en faisant connaître leurs plans.
C'est le principe de ce que les banquiers centraux appellent la guidance prospective (*forward guidance*) : dire à l'avance, avec plus ou moins de précision, comment les taux évolueront, pour que les ménages, les entreprises et les marchés ajustent leurs décisions sans attendre.
Les lauréats « nous ont fourni une base théorique stable », a déclaré John Hassler, président du comité du prix, cité par l'Académie, à propos des modèles qu'utilisent aujourd'hui banques centrales et gouvernements. Selon Reuters, il a ajouté : « Grâce à eux, nous sommes mieux armés pour faire face aux chocs économiques, comme les crises énergétiques. »
Le prix est doté de 12 millions de couronnes suédoises, partagés à parts égales. Créé par la banque centrale suédoise, il est décerné depuis 1969. Il avait récompensé en 2025 Joel Mokyr, Philippe Aghion et Peter Howitt.
Deux chercheurs, une même question
Robert E. Hall, 83 ans, est né en 1943 à Palo Alto et a obtenu son doctorat au MIT en 1967 ; il enseigne à l'université Stanford. Selon Reuters, il a conseillé le Trésor américain, le ministère de la Justice et le conseil des gouverneurs de la Réserve fédérale. Reuters cite un article de 1978 dans lequel il soutenait que les décisions de consommation des ménages sont un indicateur parfait de leurs anticipations. Dans une déclaration rapportée par l'agence, il a parlé d'une « merveilleuse surprise » : « J'ai passé ma carrière à essayer de comprendre comment fonctionne l'économie. »
Michael Woodford, 70 ans, est né en 1955 à Chicopee, dans le Massachusetts, et a obtenu son doctorat au MIT en 1983 ; il enseigne à l'université Columbia. Ses travaux portent sur la conduite de la politique monétaire quand les acteurs anticipent. Lors d'une conférence de presse rapportée par Reuters, il a mis en garde contre une vision mécanique : selon lui, les autorités ne devraient pas considérer la stabilisation de l'économie comme un exercice simplement conduit par des gens qui « tirent des leviers ».
Pourquoi les années 1970 reviennent
L'Académie rappelle le contexte dans lequel ces travaux sont nés. Lors des chocs pétroliers des années 1970, les modèles keynésiens de l'époque ont semblé cesser de fonctionner : au lieu d'un recul du chômage, une forte inflation a suivi. Une partie de la réponse a consisté à reconstruire la macroéconomie à partir des comportements individuels et des anticipations.
Selon Reuters, Woodford a expliqué que ce cadre avait aidé à renforcer les outils traditionnels de la politique monétaire pendant la crise financière mondiale de la fin des années 2000 ; l'agence oppose cette période aux chocs pétroliers des années 1970. La comparaison n'est pas seulement historique. L'agence relève que les banques centrales affrontent aujourd'hui un choc énergétique lié à la guerre d'Iran, après la poussée d'inflation de 2022. Le 2 octobre, le G7 a d'ailleurs annoncé la libération coordonnée de jusqu'à 100 millions de barils de diesel et de brut puisés dans les réserves stratégiques.
Une Fed qui ne dit plus où elle va
Au même moment, la plus influente des banques centrales a pris le chemin inverse. Le 17 juin, à l'issue de la première réunion présidée par Kevin Warsh, le comité de politique monétaire de la Fed (FOMC) a laissé ses taux inchangés et retiré de son communiqué toute indication sur la suite. Selon Global Finance, Warsh a jugé que la guidance prospective « n'était pas adaptée à la conjoncture actuelle » et que le communiqué devait désormais « donner les faits, du mieux que nous pouvons en juger ». Il n'a pas non plus soumis sa propre projection de taux, ce « point » que chaque membre du comité place sur le graphique des projections de taux : « Pour moi, cela n'aide pas à conduire la politique monétaire. » Selon Fortune, le communiqué est passé de 341 mots en avril à 132 mots en juin.
L'explication donnée par Warsh tient en une phrase, rapportée par Fortune : les prix des marchés financiers sont « probablement la source d'information la plus importante » pour guider les banquiers centraux. Autrement dit, la banque centrale écoute les marchés plutôt que de leur dire quoi attendre.
La suite a mis cette approche à l'épreuve. Le 29 juillet, selon Investing.com, la Fed a maintenu ses taux entre 3,50 % et 3,75 %, trois membres votant pour une hausse. Warsh a reconnu que la réduction de la guidance prospective « a peut-être joué un rôle » dans la hausse des rendements, avant d'ajouter que les participants au marché « apprennent à jouer la balle, pas l'arbitre ». Le 16 septembre, selon American Banker, la Fed a relevé ses taux d'un quart de point, à 3,75 %-4 %, à l'unanimité : sa première hausse depuis trois ans, avec une inflation de 3,4 % sur un an en août. « Les tendances comptent. Les données ponctuelles sont bruitées », a résumé Warsh.
Deux lectures opposées
Les économistes cités par Fortune en juin ne lisaient pas ce tournant de la même façon. Pour George Pearkes, la guidance prospective a, de manière générale, servi à réduire la volatilité et à ancrer les anticipations des marchés. Pour Matthew Luzzetti, Warsh a « mis ce train en marche arrière », inversant la tendance, suivie depuis la crise de 2008-2009, à une communication toujours plus abondante. David Andolfatto reconnaissait que la guidance a ses défauts, puisqu'un imprévu peut la rendre caduque, mais posait une condition : si l'on y renonce, « il faut la remplacer par un plan de contingence ». Il notait que Warsh n'en avait pas proposé face à une inflation qui durerait.
Il serait inexact d'opposer simplement les lauréats à la Fed. Les travaux récompensés montrent que les anticipations comptent ; ils ne disent pas qu'une banque centrale doit toujours annoncer ses taux futurs. Warsh, de son côté, ne nie pas le poids des anticipations : il fait le pari que les marchés les formeront mieux sans indication officielle.
Ce qui reste incertain
Plusieurs points ne sont pas tranchés. On ne sait pas encore ce que proposera le groupe de travail sur la communication, l'un des cinq lancés par Warsh selon Global Finance. On ne peut pas établir à ce jour quelle part de la hausse des rendements de l'été revient à l'abandon de la guidance, Warsh lui-même s'en tenant à un « peut-être ». Enfin, le choc énergétique en cours dira si une banque centrale qui annonce moins tient mieux, ou moins bien, les anticipations d'inflation.
Annoncer ou surprendre
Le prix de cette année récompense une idée simple et exigeante : ce que les gens croient de l'avenir modifie l'avenir. Une banque centrale qui annonce sa route s'engage, et peut perdre sa liberté si les circonstances changent. Une banque centrale qui se tait garde cette liberté, mais laisse chacun deviner. Entre ces deux risques, la Fed a choisi le second ; les travaux que le comité vient de récompenser expliquent pourquoi le premier avait été pris. Reste à savoir lequel protège le mieux ceux qui épargnent, empruntent et fixent des prix : une banque centrale doit-elle annoncer ce qu'elle fera, ou garder la liberté de surprendre ?
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Repères de sources
- Source : Académie royale des sciences de Suède, « The Prize in Economic Sciences 2026 » (12 octobre 2026)
- Source : Reuters, repris par The Jakarta Post, « Hall, Woodford win Nobel prize for work on how to stabilize economies » (13 octobre 2026)
- Source : Global Finance, « Fed scraps forward guidance under chair Kevin Warsh » (juin 2026)
- Source : Fortune, sur l'abandon de la guidance prospective par Kevin Warsh (20 juin 2026)
- Source : Investing.com, « Fed holds interest rates steady » (29 juillet 2026)
- Source : American Banker, conférence de presse du FOMC (16 septembre 2026)
La question suivante
Une banque centrale doit-elle annoncer ce qu'elle fera, ou garder la liberté de surprendre ?
Pour aller plus loin
- G7 : 100 millions de barils de réserves pour calmer le diesel, un remède à court terme
- Dossier du Phare – Mesurer ou juger : ce qu'un indicateur laisse hors champ
- Nobel de physique 2026 : Francis Halzen et IceCube, ou trente-huit ans pour entendre les neutrinos du cosmos
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