Le 8 octobre 2026, OpenAI a publié un rapport annonçant la fermeture de comptes russes et iraniens qui utilisaient ChatGPT dans des opérations d'influence. L'une d'elles, menée depuis la Russie et tournée vers l'Amérique latine, est selon l'entreprise la plus étendue qu'elle ait jamais interrompue. L'autre, en provenance d'Iran, a réussi à faire publier près d'une centaine d'articles signés par des auteurs qui n'existent pas.
Le rapport est riche, détaillé, souvent instructif. Il a aussi une particularité qu'il faut garder à l'esprit en le lisant : presque tout ce qu'il affirme repose sur ce qu'OpenAI est seule à pouvoir observer, les conversations de ses propres utilisateurs.
Une opération russe qui écrivait surtout pour ses chefs
L'opération russe, qu'OpenAI a baptisée « Dark Clark », visait à affaiblir l'image de l'Ukraine en Amérique latine et à peser sur la politique locale, en particulier en Argentine et en Bolivie, selon les comptes rendus de la presse latino-américaine. Les opérateurs accédaient à ChatGPT par des réseaux privés virtuels (VPN), le service n'étant pas disponible depuis la Russie.
Le détail le plus surprenant concerne l'usage qu'ils en faisaient. La production de contenus de propagande n'occupait qu'une minorité de leur activité. L'essentiel servait à rédiger et mettre à jour des rapports internes destinés à des supérieurs non identifiés. C'est d'ailleurs la lecture de ces rapports qui a permis à OpenAI de reconstituer l'opération.
On y découvre un dispositif de façade : un prétendu centre de recherche, le « Social Research Center », animé sous l'identité fictive d'une certaine Mia Clark, qui recrutait des chercheurs locaux. Selon OpenAI, ceux-ci ont travaillé de bonne foi, sans savoir pour qui.
L'épisode le plus concret s'est déroulé au Pérou. Les opérateurs disent avoir envoyé un faux courriel au nom de la direction régionale de l'éducation de Lima, incitant des établissements à organiser, autour de la journée de la diversité culturelle du 21 mai, des activités consacrées à l'Ukraine et mettant en avant Stepan Bandera. Le choix n'a rien d'anodin : le nationaliste ukrainien est une figure honorée par une partie de l'Ukraine, mais son mouvement est tenu en Pologne pour responsable des massacres de Volhynie, en 1943. Le quotidien péruvien *Extra* a rendu compte d'au moins une de ces activités ; un article polonais l'a ensuite relayée, et un eurodéputé polonais d'extrême droite a proposé d'interdire l'entrée du pays aux partisans de Bandera. « Le faux russe s'est ainsi nourri des tensions historiques entre Ukrainiens et Polonais, et les a nourries en retour », écrit OpenAI.
C'est cette réaction d'une personnalité politique, dans un pays tiers, qui a conduit l'entreprise à classer l'opération en catégorie 5 sur une échelle de 6, l'« échelle de propagation » (*Breakout Scale*) proposée en 2020 par le chercheur Ben Nimmo. OpenAI dit n'avoir jamais interrompu d'opération de ce niveau auparavant.
Une campagne iranienne de faux auteurs
La seconde opération fonctionnait autrement. Rédigés en persan et en anglais, ses contenus portaient surtout sur la guerre entre les États-Unis et l'Iran, et dans une moindre mesure sur la politique américaine. Sept auteurs fictifs proposaient, puis peaufinaient avec l'aide de ChatGPT, de longs articles destinés à de petits médias à travers le monde. Près de cent ont été publiés.
Parmi les titres concernés figurent la section communautaire de Daily Kos, un site progressiste américain, et Middle East Monitor, basé au Royaume-Uni, qui aurait publié au moins 21 textes de quatre de ces faux auteurs selon NBC News. Daily Kos rappelle que les contributions de sa section communautaire ne sont pas relues par sa rédaction avant publication. Pour Middle East Monitor, Nasim Ahmed reconnaît que des opérations d'influence de plus en plus sophistiquées « posent des difficultés à l'ensemble des médias ».
OpenAI estime que cette campagne ressemble à celle d'un prestataire commercial travaillant à la demande, sans pouvoir identifier le client.
Ce que l'on sait, et d'où on le sait
Un constat traverse les deux affaires : les campagnes qui parviennent à placer leurs récits dans des médias établis atteignent un public plus large que celles qui reposent sur de faux comptes de réseaux sociaux. L'IA n'y sert pas à inonder les réseaux, mais à rendre crédible un texte qui, il y a quelques années, aurait trahi son origine. Darren Linvill, codirecteur du Media Forensics Hub de l'université Clemson, résume l'ambivalence : les opérateurs russes cherchaient d'abord « un raccourci pour travailler moins », mais l'IA leur a été utile « au-delà du simple raccourci ».
Reste la question des preuves. Plusieurs éléments ont été confirmés de l'extérieur : l'activité scolaire au Pérou, la réaction polonaise, les articles publiés sous de faux noms. Mais le lien entre ces faits et des opérateurs russes ou iraniens, lui, repose sur l'analyse d'OpenAI. L'entreprise reconnaît elle-même ne pas avoir pu corroborer certaines affirmations des rapports internes, et note que les opérateurs s'attribuaient parfois des événements qu'ils n'avaient pas organisés. Autrement dit, une partie de la matière première du rapport est composée de bilans écrits par des propagandistes pour impressionner leur hiérarchie.
Ni les pays visés, ni le nombre de comptes fermés, ni l'audience réelle des contenus ne sont précisément établis à ce stade. Aucune autorité péruvienne, argentine ou bolivienne ne s'était exprimée publiquement sur le fond dans les sources consultées.
Un contrôleur qui est aussi partie prenante
Ces rapports, qu'OpenAI publie régulièrement depuis 2024, ont une utilité réelle : ils documentent des méthodes que personne d'autre ne peut voir de l'intérieur. Ils ont aussi une dimension de communication. Une entreprise qui annonce avoir démasqué des campagnes étrangères montre qu'elle surveille ses usages, au moment où les États-Unis viennent de confier à une « Super Intelligence Force » le suivi de l'IA, sans règle contraignante, et où la question de l'autorégulation des développeurs reste ouverte. Le même rapport ne dit rien, et ne peut rien dire, de ce que l'entreprise n'a pas détecté.
Rien n'indique que les faits décrits soient faux. Mais leur vérification se heurte à une asymétrie nouvelle : seule la plateforme dispose des échanges qui révèlent l'opération. Les médias trompés peuvent constater qu'ils ont publié un faux auteur ; ils ne peuvent pas savoir qui l'a inventé. Comme dans les guerres où chaque camp publie sa version, la difficulté n'est pas seulement de distinguer le vrai du faux, mais de savoir qui est en mesure de le faire.
Quand l'entreprise qui fournit l'outil est seule à voir comment on l'a détourné, qui peut vérifier ce qu'elle en dit ?
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Repères de sources
- Source : NPR — OpenAI caught Russians and Iranians using ChatGPT for influence campaigns (8 octobre 2026)
- Source : OPB / NPR — version du 9 octobre 2026, réactions de Daily Kos et Middle East Monitor
- Source : NBC News — Russian operation that used ChatGPT tricked schools, a politician and media (8 octobre 2026)
- Source : NeoTeo — Operación rusa con ChatGPT : el informe de OpenAI (Dark Clark, Argentine, Bolivie)
- Source : OpenAI — Disrupting AI-enabled « false front » operations
La question suivante
Quand l'entreprise qui fournit l'outil est seule à voir comment on l'a détourné, qui peut vérifier ce qu'elle en dit ?
Pour aller plus loin
- Question du Phare – Peut-on laisser ceux qui développent une technologie juger seuls de sa sécurité ?
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