Question du Phare – Un lieu de savoir doit-il être jugé à sa fréquentation ?

*Fin septembre, le musée de l'Academy of Natural Sciences de Philadelphie, fondé en 1812, a fermé ses portes au public. Raison invoquée : la baisse de la fréquentation face à des coûts croissants. Derrière cette décision, une question qui concerne bien d'autres lieux : que dit le nombre de visiteurs de la valeur d'une institution de savoir ?*

Le point de départ

Comme nous l'avons raconté dans notre article d'actualité, l'université Drexel, propriétaire de l'Academy, a annoncé le 1er septembre la fermeture du musée, qui conserve environ 19 millions de spécimens. Elle invoque des habitudes de visite qui ne couvrent plus les coûts. D'anciens salariés affirment que le déclin avait commencé avant la pandémie et tenait à des choix de gestion. Une fondation propose de financer un an de fonctionnement ; la ville en débat le 7 octobre.

Pourquoi cette question

La fréquentation est l'indicateur le plus simple dont dispose un musée : on compte les entrées, on les compare aux coûts. Il est utile. Un lieu public que personne ne visite pose une vraie question d'usage de l'argent.

Mais l'indicateur a deux limites. Il mesure ce qui se passe aux guichets, pas ce qui se passe dans les réserves, les laboratoires ou les publications scientifiques. Et il mesure le présent, alors qu'une collection est faite pour durer. La question n'est donc pas de savoir s'il faut compter les visiteurs, mais si l'on peut juger un lieu de savoir sur ce seul chiffre.

Ailleurs, la même question

Des œufs dans des tiroirs. En 1967, le naturaliste britannique Derek Ratcliffe a publié dans la revue *Nature* une étude montrant que la coquille des œufs de plusieurs rapaces s'était amincie à partir de la fin des années 1940. Il a pu le démontrer parce que des musées et des collectionneurs avaient conservé, pendant des décennies, des œufs que presque personne ne venait voir. Ces séries ont aidé à relier le déclin des rapaces aux pesticides organochlorés comme le DDT. Une collection sans public a produit, des années plus tard, une preuve.

Une banque de semences sans visiteurs. La réserve mondiale de semences du Svalbard, en Norvège, ouverte en 2008, n'accueille pas le public. Elle conserve des doubles de semences confiées par des banques de gènes du monde entier. En 2015, le centre de recherche agricole ICARDA, qui avait dû quitter Alep en raison de la guerre en Syrie, y a effectué le premier retrait de son histoire pour reconstituer ses collections. Sa valeur ne s'est jamais mesurée en entrées, mais en ce qu'elle permet de reconstruire.

Des objets qui reprennent sens. Le Phare a raconté la remise par la Grèce à la Bulgarie des restes attribués au tsar Samuel, découverts en 1965, en échange de 48 objets emportés pendant la Première Guerre mondiale. Des restes et des objets longtemps conservés à l'écart du public sont devenus, un siècle plus tard, l'enjeu d'une réconciliation entre deux pays.

Un patrimoine protégé pour lui-même. À Angers, l'État a financé à hauteur de 4,4 millions d'euros une galerie destinée à protéger le portail de la cathédrale. Ce type de dépense ne se justifie pas d'abord par un nombre de visiteurs, mais par ce que l'on estime devoir transmettre.

Une pensée pour regarder autrement

En 1966, les sociologues Pierre Bourdieu et Alain Darbel publient *L'Amour de l'art*, une grande enquête sur les visiteurs des musées européens. Leur constat : la fréquentation dépend fortement du niveau d'études. Le musée est ouvert à tous en droit, mais fréquenté surtout par ceux qui ont appris à s'y sentir chez eux.

Testons cette intuition sur Philadelphie. Si elle vaut, un chiffre de fréquentation ne dit pas seulement si un lieu a de la valeur : il dit aussi qui s'y sent invité. Les témoignages d'anciens salariés vont dans ce sens : selon eux, le musée a voulu s'adresser davantage aux adultes et moins aux familles, et a réduit les programmes qui attiraient les enfants. Une partie de la baisse pourrait donc tenir à la manière dont le musée a choisi son public, plutôt qu'à un désintérêt pour son contenu. L'intuition a toutefois ses limites : l'enquête de Bourdieu et Darbel porte sur les musées d'art des années 1960, et l'on ne dispose pas, pour Philadelphie, des chiffres qui permettraient de la vérifier.

Ce qui résiste

La question ne se tranche pas d'un bloc. D'abord, l'argent n'est pas illimité : chaque dollar dépensé pour un musée peu fréquenté ne l'est pas ailleurs, et un établissement doit pouvoir justifier ses coûts. Ensuite, la fréquentation n'est pas un mauvais indicateur en soi : un musée ouvert au public a aussi pour mission d'être visité, et une salle vide est un échec réel.

Enfin, distinguer le musée et les collections ne règle pas tout. À Philadelphie, la recherche continue, mais la question est de savoir combien de temps des collections peuvent être entretenues sans le soutien, l'attention et les ressources qu'apporte un public.

Ce que nous pouvons en retenir

Face à une décision fondée sur un chiffre de fréquentation, quatre questions aident à juger sur pièces :

  • Que mesure le chiffre ? Des entrées payantes, des visites scolaires, l'usage des collections par les chercheurs ?
  • Sur quelle durée ? Une baisse de cinq ans ne dit rien de la valeur d'un objet conservé depuis deux siècles.
  • Qui compte-t-il, et qui manque ? Un public absent peut être un public qu'on n'a pas cherché.
  • Quelle valeur reste hors champ ? Ce qu'une collection permettra de savoir plus tard ne figure dans aucun tableau de bord.

La question laissée ouverte

Philadelphie décidera peut-être, le 7 octobre ou plus tard, de rouvrir son musée. Mais la question demeure pour toutes les bibliothèques, archives et collections dont l'utilité se révèle parfois des décennies après : comment rendre visible, au moment de décider, une valeur que l'on ne peut mesurer qu'après coup ?

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Repères de sources

La question suivante

Comment rendre visible, au moment de décider, une valeur que l'on ne peut mesurer qu'après coup ?

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