Tsar Samuel : la Grèce remet à la Bulgarie des restes médiévaux, et deux mémoires se croisent

*Samedi 3 octobre, au musée de la Culture byzantine de Thessalonique, la Grèce a remis à la Bulgarie les restes attribués au tsar Samuel, souverain bulgare mort en 1014. Ils ont été accueillis à Sofia comme ceux d'un héros national. En échange, la Bulgarie rend à la Grèce 48 objets religieux et culturels emportés pendant la Première Guerre mondiale. Derrière la cérémonie, deux mémoires d'un même passé.*

Un échange négocié pendant des décennies

Selon l'agence Reuters, reprise par le Cyprus Mail, l'accord a été signé le mardi 29 septembre. Il prévoit la remise à la Bulgarie des restes identifiés comme ceux du tsar Samuel, et le retour en Grèce de 48 objets provenant des diocèses de Serrès et de Nigrita, conservés jusqu'ici au Musée national d'histoire de Sofia. Ces objets avaient été emportés pendant la Première Guerre mondiale, lorsque la Bulgarie occupait une partie de la Macédoine grecque.

La cérémonie de remise s'est tenue le 3 octobre à Thessalonique, en présence des chefs de gouvernement des deux pays, Kyriákos Mitsotákis et Roumen Radev. Les restes sont arrivés en Bulgarie le jour même, selon l'agence AP. Ils ont été conduits à l'église Sainte-Sophie, basilique du VIe siècle qui a donné son nom à la capitale bulgare, pour y être exposés.

Qui était Samuel

Samuel a régné sur le premier Empire bulgare de 997 à 1014. Son règne fut presque entièrement consacré à la guerre contre l'Empire byzantin, alors dirigé par Basile II. En 1014, à la bataille de la passe de Kleidion, l'armée bulgare fut écrasée. Les chroniqueurs byzantins rapportent que Basile II fit aveugler les prisonniers, ne laissant qu'un borgne pour cent hommes afin de les reconduire à leur souverain. Samuel serait mort peu après, en voyant revenir son armée. Le chiffre des prisonniers varie selon les sources, et les historiens discutent l'exactitude du récit ; mais l'épisode a valu à l'empereur le surnom de « Bulgaroctone », le tueur de Bulgares.

Quatre ans plus tard, l'Empire bulgare disparaissait, absorbé par Byzance. C'est pourquoi Samuel est, en Bulgarie, le symbole d'une résistance à la disparition nationale.

Des restes découverts en Grèce

Les restes ont été découverts en 1965 par l'archéologue grec Nikolaos Moutsopoulos, lors de fouilles dans la basilique Saint-Achille, sur une île du lac Prespa, aux confins actuels de la Grèce, de la Macédoine du Nord et de l'Albanie. Samuel avait fait de cette île l'un des centres de son pouvoir. Les ossements étaient depuis conservés au musée de la Culture byzantine de Thessalonique.

Plusieurs médias ont précisé qu'il s'agit de restes « attribués » ou « identifiés comme ceux » de Samuel : l'identification repose sur le contexte archéologique, et la prudence du vocabulaire mérite d'être relevée.

Pourquoi ce geste compte

Les Balkans sont un espace où l'histoire médiévale reste un enjeu politique. Le même personnage peut y être revendiqué par plusieurs nations. Samuel est bulgare pour Sofia ; il occupe aussi une place dans le récit national de la Macédoine du Nord. Pour les Grecs, il fut l'adversaire de Byzance, dont ils se considèrent les héritiers.

Dans ce contexte, un échange négocié entre deux États membres de l'Union européenne a valeur de signal. Il montre que des mémoires concurrentes peuvent produire un accord plutôt qu'un conflit. À propos du sommet UE–Balkans occidentaux de Tivat, Le Phare rappelait combien les questions d'histoire pèsent sur les relations entre voisins de la région.

Ce que l'épisode révèle

L'échange est remarquablement symétrique : des restes humains contre des objets sacrés. Chacun des deux pays récupère ce qu'il considère comme une part de lui-même. Ce n'est pas un don, c'est une réparation croisée.

Il révèle aussi ce qu'une nation attend d'un mort. Des ossements anonymes n'auraient pas suscité de cérémonie d'État. C'est le nom, et le récit qui l'accompagne, qui transforment des restes en relique nationale. Le Phare observait la même chose à propos de saint François d'Assise : une figure ancienne devient le support de valeurs que le présent veut célébrer. Et avec John Ruskin, nous rappelions qu'on ne conserve pas une mémoire sans la transformer.

Une autre manière de regarder

On peut aussi s'interroger sur le statut de ces restes. Pour l'archéologue, ce sont des données : des ossements qui renseignent sur l'âge, la santé, les conditions de vie d'un homme du XIe siècle. Pour l'État bulgare, c'est un héros qu'on accueille. Pour l'Église, un défunt qu'on honore. Ces trois regards ne sont pas incompatibles, mais ils ne disent pas la même chose, et la cérémonie de Sofia a fait prévaloir le deuxième.

Ce que nous pouvons en retenir

  • Distinguer histoire et mémoire : l'histoire établit ce qui s'est passé ; la mémoire choisit ce qu'on en retient et comment on le célèbre.
  • Lire le vocabulaire : « restes attribués » n'est pas « restes de » ; la nuance compte.
  • Regarder la symétrie : une restitution réussie est souvent un échange, où chaque partie reconnaît la mémoire de l'autre.

La question laissée ouverte

Samuel est revenu à Sofia mille ans après sa mort. La Bulgarie y voit la réparation d'une absence ; la Grèce, la fin d'un contentieux. Reste à savoir si de tels échanges peuvent servir de modèle à d'autres mémoires disputées en Europe, ou s'ils restent l'exception d'une relation apaisée.

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Repères de sources

La question suivante

À qui appartient un roi mort il y a mille ans : au pays qui l'honore, à celui où il repose, ou à l'histoire qu'ils partagent ?

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