La thèse en une phrase
Nous pouvons tenir pour la réalité ce qui n'en est qu'une projection, sans le savoir et même en le défendant, et apprendre à voir ne consiste pas à recevoir un savoir de l'extérieur mais à tourner autrement son regard.
Le texte : une scène, pas un mythe
Le passage ouvre le livre VII de *La République* de Platon (514a-517a), suivi de son commentaire par Socrate (517a-519d). Socrate parle à Glaucon. Il commence ainsi, dans la traduction d'Émile Chambry : « représente-toi notre nature, selon qu'elle est ou qu'elle n'est pas éclairée par l'éducation, d'après le tableau que voici ».
On parle souvent du « mythe » de la caverne. L'expression est courante, mais peu exacte : Platon ne raconte pas une histoire venue de la tradition, il demande à son interlocuteur de se figurer une scène. Bernard Suzanne, qui a traduit et annoté le passage directement sur le grec, rappelle que Socrate invite Glaucon à se faire une image (*eikôn*) ; il parle d'« allégorie ». L'article de Wikipédia consacré au passage juge l'appellation de « mythe » impropre et y voit plutôt une expérience de pensée. La différence n'est pas qu'une affaire de mots : une image se discute, se compare, s'applique, alors qu'un mythe se raconte.
La scène
Des hommes sont enfermés dans une demeure souterraine. Ils y sont, dit Socrate, « depuis leur enfance, les jambes et le cou pris dans des chaînes », et ne peuvent voir que devant eux. Derrière eux brûle un feu ; entre le feu et eux passe une route, longée d'« un petit mur, pareil aux cloisons que les montreurs de marionnettes dressent entre eux et le public ». Derrière ce mur, des porteurs font défiler des objets fabriqués, dont seules les ombres se projettent sur la paroi du fond. Détail souvent oublié : parmi ces porteurs, « les uns parlent, les autres ne disent rien ».
Glaucon s'étonne : « Voilà, dit-il, un étrange tableau et d'étranges prisonniers. » Socrate répond : « Ils nous ressemblent ».
Pour ces prisonniers, conclut-il, « la réalité ne saurait être autre chose que les ombres des objets confectionnés ». Ils ne sont ni sots ni malhonnêtes : ils n'ont jamais rien vu d'autre.
La sortie : une douleur avant une découverte
Supposons qu'on détache l'un d'eux et qu'on le force à se retourner. Le premier effet n'est pas la révélation, c'est la souffrance : « l'éblouissement l'empêchera de regarder les objets dont il voyait les ombres tout à l'heure ». Tiré au dehors, il a d'abord les yeux éblouis et ne peut rien voir de ce qui l'entoure.
Il lui faut une progression. D'abord les ombres, puis les reflets des hommes et des objets dans l'eau, puis les objets eux-mêmes ; ensuite, la nuit, la lumière des astres et de la lune ; en dernier seulement, le soleil lui-même, « tel qu'il est ». Platon insiste sur ce temps : on ne passe pas d'un coup des ombres à la lumière.
Le retour : le ridicule et le danger
S'il redescend, l'homme libéré n'y voit plus rien : il a « les yeux offusqués par les ténèbres ». Les autres se moquent de lui ; ils disent qu'« il en est revenu les yeux gâtés » et qu'il ne vaut pas la peine de tenter l'ascension. Et Socrate pose la dernière question : si quelqu'un essayait de les délier et de les conduire en haut, et qu'ils puissent s'en saisir, « ne le tueraient-ils pas ? ». Glaucon répond : « Ils le tueraient certainement. »
Écrite par un disciple de Socrate, condamné à mort par Athènes en 399 avant notre ère, la phrase se lit difficilement sans penser à lui. Ce rapprochement est une lecture, pas une affirmation du texte.
La clé donnée par Socrate
Socrate explique lui-même son image. Il faut, dit-il, « assimiler le monde visible au séjour de la prison, et la lumière du feu dont elle est éclairée à l'effet du soleil » ; la montée vers le dehors est « la montée de l'âme dans le monde intelligible ». Au terme se trouve « l'idée du bien, qu'on aperçoit avec peine ».
Chez Platon, la caverne ne désigne donc pas une erreur particulière, une rumeur ou une propagande : elle désigne la condition ordinaire de la connaissance, celle qui s'en tient à ce qui apparaît aux sens, opposée à la connaissance de ce qui est par la raison. C'est une thèse philosophique forte, liée à sa théorie des Idées, et beaucoup de philosophes après lui ne l'ont pas acceptée.
L'éducation comme conversion
Le commentaire tire de l'image une leçon sur l'éducation, que Le Phare a développée dans Sortir de la caverne : pourquoi l'éducation commence par l'éveil. L'éducation, dit Socrate, « n'est point ce que certains proclament qu'elle est » : ils prétendent « mettre la science dans l'âme, où elle n'est pas, comme on mettrait la vue dans des yeux aveugles ». Or chacun possède déjà la capacité de voir. L'éducation est « l'art de tourner cet organe même » : comme il est mal tourné, « elle en ménage la conversion ».
L'idée est exigeante. On ne sort pas quelqu'un de la caverne en lui donnant la bonne information : il faut qu'il change lui-même de direction, et cela prend du temps.
Ce que Platon ne dit pas
Il est tentant de lire dans la caverne une prophétie des écrans, des réseaux sociaux ou de l'intelligence artificielle. Platon n'a rien écrit de tel. Les rapprochements qui suivent sont les nôtres : ils utilisent l'image comme un outil, pas comme une autorité.
Ainsi utilisée, elle aide à poser trois questions.
- Qui porte les objets ? Dans la caverne, quelqu'un choisit ce qui passe devant le feu. Aujourd'hui, un fil d'actualité ou un moteur de recommandation choisit aussi ce qui défile ; la question n'est pas de savoir s'il ment, mais qui décide de l'ordre et selon quels critères. Quand une seule entreprise voit ce qui se passe derrière le mur, comme dans les opérations d'influence détectées par OpenAI, personne d'autre ne peut vérifier.
- Que valent des ombres qui parlent ? Certains porteurs parlent, d'autres se taisent, et les prisonniers attribuent les voix aux ombres. Un texte produit par une machine peut ressembler à une démonstration sans en être une : c'est le problème posé par les démonstrations mathématiques publiées en masse par OpenAI.
- Qui a les moyens de se retourner ? La sortie coûte : du temps, des outils, parfois le ridicule. Le Fil du Phare sur les moyens de vérifier pose la question à l'échelle de nos sociétés : tout le monde n'a pas les moyens de vérifier ce qu'on lui affirme.
Une différence demeure : les prisonniers de Platon regardent tous la même paroi. Ils se trompent, mais ensemble, et peuvent au moins discuter des mêmes ombres. Si chacun reçoit désormais des images choisies pour lui, la question change de nature : il ne s'agit plus seulement de savoir si nous voyons le réel, mais si nous voyons encore le même.
Ce qui résiste
L'image a ses dangers.
- Celui qui se dit sorti. Toute personne qui affirme avoir vu la lumière peut se présenter comme l'homme libéré, et traiter de prisonniers ceux qui ne la croient pas. C'est le ressort de nombreux discours complotistes (« ouvrez les yeux »). Platon donne pourtant un critère : la sortie est lente, douloureuse, progressive, et elle passe par la raison, pas par une révélation. Le Sentier en discute dans Les limites de la pensée critique : relativisme, complotisme et excès de doute.
- Le guide. Dans le texte, quelqu'un détache le prisonnier et le force à monter. *La République* confie ensuite le gouvernement à ceux qui sont sortis, les philosophes. On peut admirer l'image et refuser cette conséquence politique.
- Les sens. Platon tient le monde visible pour inférieur. Les sciences modernes ont appris, au contraire, à faire de l'observation la base du savoir. L'image vaut comme invitation au doute, pas comme mépris de l'expérience.
Une grille en cinq questions
Face à une information, une image ou une certitude :
- D'où vient-elle ? Est-ce la chose, ou son ombre : un récit, un reflet, une sélection ?
- Qui la fait défiler, et selon quels critères ?
- Qu'est-ce que je n'ai jamais vu qui pourrait la contredire ?
- Ceux qui m'entourent voient-ils la même chose que moi ?
- Suis-je prêt à l'inconfort de regarder ailleurs, sans croire pour autant le premier qui prétend m'en sortir ?
Pour lire le texte lui-même, deux passages suffisent : l'allégorie (514a-517a) et le commentaire de Socrate (517a-519d), dans la traduction de Chambry ou dans celle, annotée, de Bernard Suzanne.
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Repères de sources
- Source : Platon, La République, livre VII, trad. Émile Chambry (Les Belles Lettres, 1933), Wikisource/Livre_VII)
- Source : Bernard Suzanne, La République de Platon : l'allégorie de la caverne (514a-517a), traduction annotée
- Source : Bernard Suzanne, Plato's Republic: the allegory of the cave, Socrates' commentary (517a-519d)
- Source : Wikipédia — Allégorie de la caverne
La question suivante
Si chacun regarde désormais sa propre paroi, vivons-nous encore dans le même réel ?
Pour aller plus loin
- Sortir de la caverne : pourquoi l'éducation commence par l'éveil
- Fiche auteur – Platon
- Le Fil du Phare – Qui a les moyens de vérifier ce qu'on nous affirme ?
- Les limites de la pensée critique : relativisme, complotisme et excès de doute
Sur le Sentier du Savoir

