Référendum en Alberta : 75 % pour rester au Canada, mais qui avait choisi la question ?

Le lundi 19 octobre 2026, les électeurs de l'Alberta ont répondu à dix questions. La dernière portait sur la place de la province dans le Canada. Selon les résultats préliminaires repris par l'encyclopédie Wikipédia, le maintien dans le Canada recueillait 75,05 % des voix, contre 24,95 %, une fois dépouillés environ 97 % des bureaux de vote. Dans la nuit, Radio-Canada annonçait 76 %. Les résultats officiels sont attendus le 29 octobre.

Le résultat est net. La question qui l'a produit l'est beaucoup moins.

Une question à deux temps

Voici la question, dans sa version française publiée par Radio-Canada le 22 mai : « L'Alberta doit-elle rester une province du Canada, ou le gouvernement de l'Alberta doit-il entamer la procédure juridique prévue par la Constitution canadienne afin de tenir un référendum provincial contraignant sur la question de savoir si l'Alberta doit ou non se séparer du Canada? »

Les électeurs n'ont donc pas dit oui ou non à l'indépendance. Ils ont choisi entre deux options : rester une province, ou demander au gouvernement d'engager une procédure qui aurait mené, plus tard, à un autre référendum, contraignant celui-là. En annonçant cette question le 21 mai, la première ministre Danielle Smith avait précisé que la question ne déclencherait pas directement une séparation. Elle ajoutait : « Je suis favorable au maintien de l'Alberta dans le Canada. » Thomas Lukaszuk, à l'origine de la pétition fédéraliste, la jugeait « non contraignante ».

Deux pétitions et un juge

Ce vote est né de deux pétitions citoyennes rivales. En mai 2025, le gouvernement albertain avait abaissé le nombre de signatures nécessaires pour qu'une pétition puisse déclencher un vote, selon la synthèse de l'encyclopédie Wikipédia. La pétition « Canadiens pour toujours » de Thomas Lukaszuk a recueilli plus de 438 000 signatures, selon Radio-Canada. Celle de Stay Free Alberta, portée par les partisans de l'indépendance, en aurait réuni environ 300 000, selon Danielle Smith citée par Radio-Canada.

Le 13 mai 2026, la juge Shaina Leonard, de la Cour du Banc du Roi de l'Alberta, a invalidé la pétition séparatiste. Le gouvernement n'avait pas consulté quatre Premières Nations : la Première Nation Athabasca Chipewyan, la Tribu des Blood, la nation Piikani et la nation Siksika. Pour la juge, l'acceptation de la question par le directeur général des élections résultait d'une « série d'erreurs de droit ». Danielle Smith a jugé la décision « incorrecte en matière de droit et antidémocratique », et annoncé un appel.

Huit jours plus tard, elle ajoutait cette question à la liste du référendum, qui en compterait dix. Selon elle, cette formulation respectait à la fois les signataires des deux pétitions. La question finale n'était donc ni celle des fédéralistes, ni celle des indépendantistes : c'était celle du gouvernement.

Neuf autres questions

Les neuf premières questions, non contraignantes, portaient sur l'immigration, le vote et les rapports avec Ottawa : contrôle provincial de l'immigration, preuve de citoyenneté pour voter, choix des juges par les provinces, abolition du Sénat, primauté du droit provincial. Selon CP24, le oui l'emportait sur sept d'entre elles à 92 % du dépouillement. Le Globe and Mail relevait, à 96 %, des scores le plus souvent compris entre 50 et 55 %, autour de 60 % pour la preuve de citoyenneté, et sous 50 % pour le choix des juges et le retrait des programmes fédéraux.

Ce que chacun retient

Le premier ministre Mark Carney a estimé que « la population de l'Alberta a choisi le Canada ». Naheed Nenshi, chef de l'opposition néo-démocrate, a résumé : « Nous avons sauvé le Canada. Maintenant, nous sauvons l'Alberta. » (citations rapportées par Radio-Canada).

Danielle Smith s'est engagée, le soir du 20 octobre, à ne pas organiser d'autre référendum sur le sujet tant qu'elle serait première ministre, et promis d'utiliser « tous les outils juridiques et politiques » pour défendre les intérêts albertains face à Ottawa. Le lendemain, elle disait accepter « le mandat » de renforcer la position de l'Alberta « au sein d'un Canada uni » (selon CP24, traduit de l'anglais). Elle propose une entente sur l'immigration comparable à l'accord Canada–Québec de 1991.

Dans son propre parti, le Parti conservateur uni (UCP), la ligne ne fait pas l'unanimité. Danielle Smith affirme que l'UCP « n'est pas un parti indépendantiste » et invite ceux qui le souhaitent à en rejoindre un autre. Mitch Sylvestre, de l'Alberta Prosperity Project, reproche aux élus du parti de ne pas avoir fait le travail pour lequel ses partisans les avaient élus (selon le Globe and Mail, traduit de l'anglais). Le congrès du parti doit se tenir en novembre, avant l'élection générale prévue en octobre 2027.

Ceux qui n'ont pas voté seuls

Le vote albertain n'engageait pas que les Albertains. La Confédération des Premières Nations du Traité no 6 a salué le résultat, tout en précisant que la participation au vote ne valait pas approbation du processus. Elle rappelle que toute démarche pour réparer et bâtir les relations au sein du Canada « doit commencer par les Premières Nations et les traités », et conclut : « le Traité est pour toujours » (selon Alberta Native News, traduit de l'anglais).

Le droit fédéral va dans le même sens. La Loi sur la clarté, adoptée en 2000, confie à la Chambre des communes le soin de dire, dans les trente jours, si la question d'un référendum de sécession est claire. Une question n'est pas claire si elle porte essentiellement sur un mandat de négocier. La Chambre doit tenir compte des avis des peuples autochtones. Elle apprécie aussi la majorité obtenue selon son importance et le taux de participation. Sans majorité claire, pas de négociation.

Un oui albertain n'aurait donc pas suffi. Il aurait seulement ouvert une procédure dont d'autres, à Ottawa et dans les nations signataires des traités, auraient eu leur mot à dire.

Ce qui est établi, ce qui reste ouvert

Plusieurs points sont établis :

  • le vote du 19 octobre et la nette avance du maintien dans le Canada ;
  • le libellé de la question et son caractère indirect ;
  • l'invalidation de la pétition séparatiste, faute de consultation des Premières Nations ;
  • l'engagement de Danielle Smith à ne pas tenir d'autre référendum sur le sujet.

D'autres restent incertains :

  • les chiffres définitifs, attendus le 29 octobre ;
  • la suite donnée aux neuf autres questions, notamment sur l'immigration ;
  • la position de l'UCP après son congrès de novembre.

Qui écrit la question

Un référendum donne l'impression que le peuple décide. Mais avant le vote, quelqu'un a choisi les mots. En Alberta, une loi provinciale a fixé qui pouvait demander un vote, un juge a écarté une pétition, et la première ministre a rédigé une question de compromis. Après le vote, la loi fédérale réserve à d'autres le droit de juger si la question était claire, et les Premières Nations rappellent que toute démarche doit commencer par elles et par les traités.

Le chiffre de 75 % répond à une question précise. Il ne dit pas qui avait le droit de la poser.

Qui a le droit de choisir la question posée à un peuple, et peut-on lui demander de trancher seul ce qui engage aussi d'autres que lui ?

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Repères de sources

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