Quand les sanctions ne se jouent pas seulement dans les chancelleries
Quand la presse écrit que Londres, Bruxelles ou Washington « assouplissent » ou « durcissent » les sanctions contre la Russie, l’image qui s’impose est souvent celle d’un interrupteur politique : un gouvernement déciderait d’ouvrir ou de fermer un flux commercial.
Cette représentation est utile pour comprendre la décision officielle. Elle devient insuffisante dès que l’on observe le fonctionnement réel du pétrole russe : un baril ne circule pas seulement parce qu’un État l’autorise. Il circule parce qu’un navire est affrété, qu’une cargaison est assurée, qu’un paiement est validé, qu’un pavillon est accepté, qu’une banque juge l’opération conforme, qu’un raffineur transforme le produit, puis qu’un marché final le rend rentable.
C’est précisément ce type de situation que Susan Strange aide à éclairer.
Pionnière de l’économie politique internationale, Susan Strange distingue dans States and Markets le pouvoir relationnel et le pouvoir structurel. Le premier désigne la capacité d’un acteur à contraindre directement un autre acteur. Le second désigne une capacité plus profonde : façonner les règles du jeu dans lesquelles tous les acteurs doivent ensuite évoluer. Son cadre repose notamment sur quatre grandes structures : la sécurité, la production, la finance et la connaissance.
Le pouvoir relationnel et le pouvoir structurel
Le pouvoir relationnel est le plus visible. Un État interdit une importation. Une administration inscrit une entreprise sur une liste de sanctions. Une autorité douanière bloque une cargaison. La relation de pouvoir semble directe : A impose une règle à B.
Le pouvoir structurel est plus discret. Il consiste à organiser l’environnement dans lequel les décisions deviennent possibles, impossibles, coûteuses ou rentables. Dans le cas du pétrole russe, cette dimension est essentielle. Les gouvernements peuvent annoncer des sanctions, mais leur efficacité dépend ensuite des infrastructures financières, assurantielles, maritimes et commerciales.
Un navire peut-il être assuré ?
Une banque acceptera-t-elle de traiter le paiement ?
Une compagnie maritime prendra-t-elle le risque de transporter la cargaison ?
Un produit raffiné dans un pays tiers garde-t-il une origine politiquement sensible ?
Qui contrôle l’information sur ces flux ?
Ces questions ne relèvent pas seulement de la morale diplomatique. Elles relèvent du pouvoir structurel.
Pourquoi Susan Strange aide à lire les sanctions de 2026
En mai 2026, le débat britannique sur les produits pétroliers issus de brut russe raffiné dans des pays tiers illustre parfaitement cette distinction. Le Royaume-Uni a introduit une interdiction visant certains produits pétroliers transformés dans des pays tiers à partir de brut russe, tout en prévoyant des licences ou exemptions concernant notamment le diesel et le carburant aérien, dans un contexte de tensions sur l’approvisionnement.
Cette décision a été présentée par le gouvernement britannique comme une mesure de sécurité d’approvisionnement, non comme un abandon du soutien à l’Ukraine. Elle a pourtant suscité des critiques, car elle donnait l’impression d’un recul politique au moment même où les Européens cherchent à renforcer la pression économique sur Moscou.
Une lecture strictement relationnelle conclurait : Londres a choisi d’assouplir une sanction.
Une lecture structurelle demande autre chose : pourquoi cette sanction était-elle difficile à appliquer sans affecter l’approvisionnement, les prix, les transporteurs, les raffineurs et les consommateurs ? La réponse ne tient pas seulement à la volonté politique. Elle tient aux structures énergétiques mondiales.
La structure de sécurité : sanctionner sans se fragiliser
La première structure identifiée par Susan Strange est celle de la sécurité. Dans le cas du pétrole russe, la sécurité ne concerne pas seulement la guerre en Ukraine. Elle concerne aussi la sécurité énergétique des pays importateurs.
La fermeture ou la perturbation de grands points de passage, la hausse des prix du brut, les tensions au Moyen-Orient ou les risques de pénurie de carburant aérien modifient immédiatement le calcul politique. Une sanction qui semble évidente en période de stabilité peut devenir plus coûteuse lorsque les prix s’envolent ou que les chaînes d’approvisionnement se tendent.
C’est ce qui explique une partie du dilemme britannique : maintenir la ligne politique contre Moscou tout en évitant une crise d’approvisionnement intérieure. Dans cette situation, l’État ne se contente pas d’exercer une volonté morale ; il arbitre entre plusieurs vulnérabilités.
La structure de production : le pétrole russe ne disparaît pas, il change de chemin
La deuxième structure est celle de la production. Depuis 2022, l’Europe a fortement réduit sa dépendance directe aux hydrocarbures russes. Mais cela ne signifie pas que le pétrole russe ait disparu du marché mondial.
Une partie du brut russe peut être vendue à prix réduit à des pays tiers, raffinée ailleurs, puis réapparaître sous forme de diesel, de kérosène ou d’autres produits pétroliers. Cette transformation brouille la lecture politique : le produit final n’est plus nécessairement importé directement depuis la Russie, mais il peut provenir d’un brut russe transformé par une raffinerie étrangère.
C’est ici que la sanction devient techniquement complexe. Interdire le pétrole russe brut est une chose. Identifier, contrôler et interdire tous les produits raffinés issus de ce brut dans des pays tiers est une opération beaucoup plus délicate.
La production n’est donc pas seulement l’extraction du pétrole. Elle inclut les raffineries, les chaînes logistiques, les hubs commerciaux et les mécanismes de traçabilité.
La structure financière : assurance, paiement, conformité
La troisième structure, la finance, est sans doute la plus décisive dans ce dossier.
Depuis 2022, le plafonnement du prix du pétrole russe mis en place par les alliés du G7 repose largement sur l’accès aux services occidentaux : transport maritime, assurance, réassurance, financement, courtage et conformité. L’Union européenne rappelle que les opérateurs européens ne peuvent fournir certains services liés au transport maritime du pétrole russe que si celui-ci est vendu à un prix inférieur ou égal au plafond fixé.
Le débat européen de 2026 sur une possible interdiction plus large des services maritimes montre que le cœur de la sanction n’est pas seulement le baril lui-même, mais l’écosystème qui rend son transport possible. Euronews a notamment rapporté que l’Union européenne envisageait de remplacer le mécanisme du price cap par une interdiction plus complète de services maritimes liés au pétrole russe.
C’est exactement ce que Susan Strange permet de comprendre : le pouvoir n’est pas seulement détenu par celui qui possède la ressource, mais aussi par celui qui contrôle les conditions financières et techniques de sa circulation.
Londres compte dans ce jeu parce que la place britannique pèse dans l’assurance maritime. Washington compte parce que le dollar et le système financier américain jouent un rôle central. Bruxelles compte parce que le marché européen et ses entreprises de services maritimes disposent de leviers importants. Mais aucun de ces acteurs ne contrôle seul l’ensemble de la chaîne.
La structure de connaissance : rendre visibles les circuits invisibles
La quatrième structure est celle de la connaissance.
Dans les sanctions pétrolières, l’information est un pouvoir. Il faut savoir d’où vient le brut, où il a été raffiné, quel navire l’a transporté, quelle assurance couvre la cargaison, quelle banque a traité le paiement, quelle entreprise finale l’achète.
Or ces informations ne sont pas toujours lisibles pour le public. Elles sont souvent dispersées entre administrations, sociétés privées, cabinets de conformité, assureurs, banques, ONG spécialisées, chercheurs et journalistes d’investigation.
C’est pourquoi le débat médiatique peut sembler contradictoire. D’un côté, les gouvernements affirment qu’ils maintiennent la pression sur Moscou. De l’autre, certains flux continuent à exister par des voies indirectes. Entre les deux, il y a une réalité technique difficile à résumer dans un titre.
La connaissance devient alors une structure de pouvoir : celui qui sait tracer les flux peut mieux comprendre la sanction ; celui qui ne voit que la décision officielle risque de confondre annonce politique et effet réel.
Ce que le cas britannique révèle
Les licences britanniques de mai 2026 ne doivent pas être lues uniquement comme une contradiction morale. Elles révèlent un décalage entre la sanction déclarée et la sanction praticable.
Sur le plan relationnel, Londres peut dire : nous adaptons temporairement une mesure pour garantir l’approvisionnement.
Sur le plan structurel, la situation dit autre chose : le marché mondial du pétrole, les raffineries de pays tiers, les assurances, les paiements et les besoins énergétiques créent un système où la coupure totale d’un flux est beaucoup plus difficile que son annonce.
Ce constat n’excuse pas la décision. Il la rend intelligible. Susan Strange ne fournit pas un argument pour relâcher la pression sur la Russie. Elle donne un outil pour comprendre pourquoi cette pression dépend d’acteurs qui ne sont pas tous des chefs d’État : assureurs, armateurs, banques, courtiers, raffineurs, places financières et administrations de conformité.
Les limites du cadre de Susan Strange
Le cadre de Susan Strange reste puissant, mais il a aussi ses limites.
Il a été formulé dans un monde où la finance occidentale occupait une position encore plus centrale qu’aujourd’hui. Depuis, d’autres acteurs ont renforcé leurs capacités : la Chine, l’Inde, certains pays du Golfe, des flottes dites « fantômes », des circuits financiers alternatifs ou des assurances non occidentales.
La mondialisation des sanctions produit donc un paradoxe : plus les puissances occidentales utilisent leur pouvoir structurel, plus les acteurs visés cherchent à construire des structures alternatives.
Susan Strange n’indique pas non plus ce qu’il faut décider moralement. Faut-il durcir les sanctions au risque d’un choc énergétique ? Faut-il préserver l’approvisionnement au risque d’affaiblir le signal politique envoyé à Moscou ? Son apport n’est pas de trancher à la place des citoyens. Il est de poser la bonne question : qui peut réellement couper le flux, avec quels outils, et à quel coût ?
Une grille utile pour Le Phare Info
Pour Le Phare Info, Susan Strange est précieuse parce qu’elle aide à dépasser le commentaire immédiat.
L’actualité donne souvent à voir une contradiction : Bruxelles veut durcir, Londres aménage, Washington accorde parfois des dérogations, les marchés réagissent, les ONG dénoncent, les consommateurs subissent les prix.
Le pouvoir structurel permet de relier ces éléments. Il montre que les sanctions ne sont pas seulement des décisions diplomatiques, mais des conflits autour des infrastructures de la mondialisation : énergie, finance, transport, assurance, information.
Cette lecture complète d’autres auteurs utiles au Sentier du Savoir. Dani Rodrik aide à penser les tensions entre mondialisation, souveraineté et démocratie. Friedrich List permet de comprendre les logiques de puissance industrielle et de protection. Susan Strange ajoute une couche décisive : même lorsqu’une règle est adoptée, son effet dépend des structures qui rendent l’économie mondiale praticable.
Conclusion : regarder les sanctions comme un système
Susan Strange invite à regarder les sanctions pétrolières non comme un simple thermomètre de la « volonté occidentale », mais comme un conflit de structures.
Qui contrôle l’assurabilité des navires ?
Qui fixe les conditions financières du commerce ?
Qui absorbe le choc d’une hausse du pétrole ?
Qui sait tracer l’origine réelle d’un produit raffiné ?
Qui supporte le coût politique d’une pénurie ?
Les licences britanniques de mai 2026 apparaissent alors comme un ajustement relationnel dans un jeu structurel beaucoup plus vaste. Elles ne signifient pas nécessairement la fin des sanctions, mais elles montrent que sanctionner une puissance énergétique exige plus qu’une décision politique : cela suppose de contrôler, ou au moins de coordonner, les infrastructures invisibles du commerce mondial.
C’est là que le Sentier du Savoir rejoint l’actualité. Comprendre une crise, ce n’est pas seulement chercher un coupable ou un camp. C’est cartographier les dépendances, les leviers, les angles morts et les coûts réels des décisions.
Susan Strange nous aide à faire ce pas de côté : ne pas confondre le pouvoir qui s’annonce avec le pouvoir qui organise le monde.
Repères de sources
- Susan Strange, *States and Markets* (Pinter Publishers, 1988) : fiche éditeur / synthèses académiques
- Susan Strange, *Casino Capitalism* (Basil Blackwell, 1986)
- Robert W. Cox (élève et interlocuteur de Strange), *Production, Power, and World Order* (1987) — pour le débat sur le structuralisme en RI
- Euronews, projet d’interdiction des services maritimes G7 : UE ferme, UK assouplit
- OFAC / Treasury US, sanctions Russie et FAQ maritime : Sanctions programs — Russia
Dans ce triptyque
Pour voir comment cette grille de lecture éclaire le sujet du jour :
- Revenir à l’actualité : Licences britanniques sur le pétrole russe : pourquoi Londres parle d’approvisionnement et Bruxelles de « mauvais moment »
- Prolonger avec le Sentier du Savoir : Cartographier une crise énergético-sanctions sans réduire le débat à un coupable
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