Un atelier pour apprendre à penser en système
Une crise énergétique se prête mal aux explications simples. Dès que les prix montent, que les sanctions se contournent ou que les gouvernements assouplissent une règle, la tentation est immédiate : chercher un responsable unique. Londres trahirait l’Ukraine. Bruxelles serait trop rigide. Washington ferait passer ses intérêts avant la cohérence occidentale. Moscou profiterait de toutes les failles. Les pays tiers joueraient double jeu.
Ces récits contiennent parfois une part de vérité. Mais pris isolément, ils écrasent la complexité du réel. Ils transforment une crise systémique en procès moral.
L’actualité de mai 2026 en donne un exemple éclairant. Le Royaume-Uni a autorisé l’importation de diesel et de kérosène raffinés dans des pays tiers à partir de pétrole brut russe, notamment en Inde ou en Turquie. Cette décision intervient dans un contexte de fortes tensions énergétiques liées à la guerre impliquant l’Iran, aux inquiétudes autour du détroit d’Ormuz et à la hausse du prix du Brent, qui a dépassé les 109 dollars mi-mai.
Faut-il y voir une capitulation devant Moscou ? Une mesure pragmatique pour éviter un choc d’approvisionnement ? Une contradiction majeure dans la politique occidentale de sanctions ? La réponse tient probablement dans une formule plus exigeante : c’est un système sous tension.
Cet article propose donc un atelier de pensée systémique. Son objectif n’est pas de désigner un coupable, mais de cartographier les relations entre acteurs, contraintes, flux physiques, décisions politiques et effets économiques.
Le symptôme : une décision britannique qui révèle plus qu’elle ne crée
Le fait visible est simple : Londres a assoupli son régime de sanctions pour permettre l’entrée de certains carburants raffinés à partir de brut russe dans des pays tiers. Le dispositif concerne notamment le diesel et le kérosène. Selon Reuters, le Royaume-Uni avait initialement prévu d’interdire ces importations, avant de différer cette interdiction par une dérogation.
Mais ce fait n’est qu’un symptôme.
Derrière cette décision se trouvent plusieurs tensions : la dépendance persistante aux carburants fossiles, la difficulté à tracer l’origine réelle des produits raffinés, le rôle des pays intermédiaires, la pression sur les prix de l’énergie, la guerre en Ukraine, la crise au Moyen-Orient et la volonté de maintenir une coalition de sanctions sans provoquer de choc économique incontrôlable.
Autrement dit, l’événement britannique ne se comprend pas seul. Il doit être replacé dans un réseau.
Première étape : nommer les nœuds du système
Une crise systémique commence rarement par une seule cause. Elle naît de l’interaction entre plusieurs nœuds.
Dans le cas présent, on peut en identifier au moins huit.
Le premier nœud est géopolitique : la guerre en Ukraine, la pression exercée sur la Russie et la volonté occidentale de limiter les revenus issus des exportations d’hydrocarbures.
Le deuxième est énergétique : le pétrole reste une ressource centrale pour les transports, l’industrie, l’aviation et certains usages stratégiques.
Le troisième est maritime : le détroit d’Ormuz demeure un passage crucial pour les flux énergétiques mondiaux. Les tensions dans cette zone alimentent immédiatement les inquiétudes sur l’approvisionnement et les prix.
Le quatrième est financier : les sanctions ne portent pas seulement sur le pétrole lui-même, mais aussi sur l’assurance, le transport maritime, le financement, les pavillons et les services associés.
Le cinquième est industriel : du brut russe peut être raffiné dans un pays tiers, puis réapparaître sur les marchés sous forme de diesel ou de kérosène.
Le sixième est politique : chaque gouvernement doit arbitrer entre cohérence diplomatique, pression intérieure, prix à la pompe, sécurité énergétique et soutien à l’Ukraine.
Le septième est social : une hausse durable du carburant touche les ménages, les entreprises, les transports et la perception du coût de la transition.
Le huitième est stratégique : plus les prix mondiaux montent, plus les producteurs exportateurs peuvent bénéficier de recettes élevées, y compris lorsque leurs volumes sont contraints.
La pensée systémique commence ici : ne pas réduire la crise à une décision isolée.
Deuxième étape : tracer les boucles de rétroaction
Une carte systémique n’est pas une simple liste. Elle cherche les boucles.
Une première boucle amplificatrice peut être formulée ainsi : tension au Moyen-Orient, inquiétude sur Ormuz, hausse du prix du pétrole, augmentation des revenus potentiels des producteurs, pression économique sur les pays importateurs, recherche de dérogations ou d’assouplissements, fragilisation de la cohérence des sanctions.
Une deuxième boucle concerne la Russie : sanctions occidentales, réorientation des flux vers des pays tiers, raffinage hors de Russie, retour indirect de produits raffinés vers des marchés occidentaux, maintien partiel des revenus, débat politique sur l’efficacité réelle des sanctions.
Une troisième boucle touche les démocraties occidentales : hausse des prix, mécontentement social, pression sur les gouvernements, arbitrages à court terme, critiques des alliés, perte de lisibilité stratégique.
Une quatrième boucle est plus lente : prix élevés, incitation à réduire la dépendance aux carburants fossiles, investissements dans l’électrification, baisse progressive de la demande, moindre vulnérabilité future. Mais cette boucle est lente, incertaine, et ne protège pas immédiatement contre les chocs de 2026.
C’est précisément ce décalage entre urgence courte et transformation longue qui rend la crise difficile à gouverner.
Troisième étape : distinguer événement, structure et transformation
Pour ne pas confondre l’actualité et le fond, il faut séparer trois niveaux.
L’événement, c’est ce qui se produit cette semaine : une dérogation britannique, une déclaration européenne, une hausse du Brent, une attaque sur une infrastructure, une décision américaine.
La structure, c’est ce qui rend ces événements possibles ou répétables : dépendance aux hydrocarbures, rôle central du transport maritime, raffinage dans des pays tiers, complexité des chaînes d’approvisionnement, besoin de carburants pour l’aviation et le transport routier.
La transformation, c’est ce qui pourrait changer les règles du jeu : baisse durable de la demande fossile, électrification des usages, règles plus strictes sur l’origine des produits raffinés, coopération renforcée sur les assurances maritimes, diversification réelle des approvisionnements.
Une licence britannique agit surtout sur le court terme. Elle peut répondre à une tension d’approvisionnement ou de prix, mais elle ne transforme pas la structure énergétique européenne. Elle montre même que cette structure reste vulnérable.
Quatrième étape : comprendre le rôle des puissances invisibles
L’actualité parle souvent de pétrole, de sanctions et de gouvernements. Mais une partie du pouvoir se situe ailleurs : dans les services financiers, l’assurance maritime, les banques, les registres de navires, les courtiers, les ports, les normes juridiques.
C’est ici que l’apport de Susan Strange reste précieux. Pour elle, le pouvoir international ne se limite pas aux décisions militaires ou diplomatiques. Il se trouve aussi dans les structures qui organisent la finance, la production, la sécurité et le savoir. Celui qui contrôle les infrastructures invisibles du commerce mondial influence le réel sans toujours apparaître au premier plan.
Dans le cas des sanctions pétrolières, cette grille est essentielle. Un baril ne voyage pas seulement parce qu’un producteur le vend. Il voyage parce qu’il est assuré, financé, transporté, raffiné, certifié et acheté. La sanction efficace ne touche donc pas uniquement la matière première. Elle touche l’écosystème qui rend son commerce possible.
C’est aussi pour cela qu’une décision nationale peut produire des effets ambigus. Londres peut afficher une ligne dure contre Moscou tout en autorisant certains flux indirects pour éviter un choc économique. L’apparente contradiction devient plus lisible lorsqu’on observe les infrastructures du système.
Cinquième étape : tester deux récits opposés
Face à cette crise, deux récits circulent facilement.
Le premier dit : « L’Occident trahit l’Ukraine. » Il s’appuie sur les dérogations, les licences, les contournements et l’écart entre les discours de fermeté et les pratiques commerciales. Il souligne une contradiction réelle : si des produits issus de brut russe reviennent sur les marchés occidentaux, alors la pression économique sur Moscou peut être affaiblie.
Mais ce récit a une limite. Il oublie que les sanctions ne disparaissent pas pour autant. Le Royaume-Uni rappelle avoir adopté des milliers de sanctions contre des individus, entreprises et navires liés à la Russie depuis l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022. Une dérogation ne signifie donc pas nécessairement un abandon complet de la stratégie.
Le second récit dit : « Les sanctions sont du cinéma. » Il s’appuie sur les contournements, les pays intermédiaires et la capacité des flux à se recomposer. Il rappelle utilement que l’économie mondiale est plus souple que les textes juridiques : interdire un flux direct ne suffit pas toujours à empêcher un flux indirect.
Mais ce récit est lui aussi incomplet. Les sanctions peuvent augmenter les coûts logistiques, réduire les marges, compliquer les assurances, modifier les routes et rendre les échanges plus risqués. Elles ne suppriment pas forcément un commerce ; elles peuvent le rendre plus difficile, plus opaque et plus coûteux.
Si deux récits opposés sont partiellement vrais, c’est souvent le signe que l’on n’est pas face à une affaire simple, mais face à un système.
Sixième étape : repérer les vrais leviers
La pensée systémique ne consiste pas à tout relier pour finir paralysé. Elle sert à identifier des leviers.
Dans cette crise, plusieurs leviers méritent d’être suivis.
Le premier concerne les règles d’origine. Si un carburant raffiné dans un pays tiers provient de brut russe, doit-il être traité comme russe ou non ? Cette question technique devient politique.
Le deuxième concerne les services maritimes. Assurance, financement, transport et certification peuvent être plus décisifs que l’annonce d’un embargo symbolique.
Le troisième concerne le prix mondial. Lorsque le baril grimpe fortement, les sanctions peuvent perdre en efficacité si les revenus unitaires compensent les volumes réduits.
Le quatrième concerne la demande. Tant que l’Europe reste dépendante du diesel, du kérosène et du gaz, elle demeure exposée aux arbitrages douloureux.
Le cinquième concerne la cohérence entre alliés. Si Londres, Bruxelles et Washington appliquent des calendriers ou des exceptions différentes, les acteurs économiques exploitent les écarts.
Aucun de ces leviers ne suffit seul. Mais chacun permet de sortir du commentaire moral pour entrer dans l’analyse stratégique.
Septième étape : formuler une conclusion honnête
Une conclusion systémique doit tenir ensemble trois niveaux : ce que l’on sait, ce que le système rend probable, et ce que l’on ignore encore.
Ce que l’on sait : le Royaume-Uni a autorisé certains carburants raffinés dans des pays tiers à partir de brut russe, dans un contexte de fortes tensions énergétiques.
Ce que le système rend probable : tant que les prix restent élevés et que les chaînes d’approvisionnement demeurent mondialisées, les contournements, dérogations et arbitrages pragmatiques continueront d’apparaître.
Ce que l’on ne sait pas encore : jusqu’où les alliés occidentaux accepteront ces compromis sans affaiblir leur stratégie de pression contre Moscou.
Cette honnêteté est importante. Penser en système ne signifie pas prédire avec certitude. Cela signifie mieux voir les conditions dans lesquelles les décisions sont prises.
Les erreurs à éviter
La première erreur consiste à chercher un seul coupable. Poutine, Londres, Bruxelles, Washington, les marchés ou les pays tiers peuvent chacun jouer un rôle. Mais aucun n’épuise l’explication.
La deuxième erreur consiste à tout lier à tout. Une carte avec vingt flèches devient vite inutilisable. L’enjeu est de hiérarchiser : quels liens expliquent vraiment la dynamique ?
La troisième erreur consiste à confondre carte et prédiction. Une carte systémique éclaire les interactions. Elle ne remplace ni les données, ni le suivi des décisions, ni l’analyse des rapports de force.
La quatrième erreur consiste à oublier le temps long. Une dérogation peut être compréhensible à court terme et problématique à long terme. Une sanction peut être imparfaite aujourd’hui et utile dans une stratégie cumulative. Une transition énergétique peut être nécessaire sans résoudre la crise de la semaine.
Exercice pratique du Sentier du Savoir
Prenez un article d’actualité sur l’énergie, les sanctions ou le prix du pétrole.
En quinze minutes, essayez de répondre à cinq questions.
Quel est le symptôme visible ?
Quels sont les cinq principaux nœuds du système ?
Quelle boucle amplifie la crise ?
Quel levier paraît le plus concret à suivre ?
Quelle part de votre première réaction venait de l’émotion, et quelle part venait d’une analyse des relations entre les faits ?
L’objectif n’est pas de devenir expert en géopolitique énergétique. Il est d’apprendre à ralentir le jugement.
Conclusion : relier pour mieux juger
La crise énergétique de mai 2026 ne se réduit ni à une trahison, ni à une preuve d’impuissance, ni à une simple hypocrisie occidentale. Elle montre quelque chose de plus profond : nos sociétés veulent sanctionner une puissance fossile tout en restant dépendantes d’un système énergétique mondial encore largement fossile.
C’est cette contradiction qu’il faut regarder en face.
Relier Ormuz, le Brent, les licences britanniques, le raffinage indien ou turc, les sanctions européennes, les revenus russes et la demande européenne ne revient pas à excuser. Cela revient à comprendre.
La pensée systémique ne cherche pas à dissoudre les responsabilités. Elle cherche à les situer correctement. Dans un monde interdépendant, le jugement politique le plus solide n’est pas celui qui crie le plus fort. C’est celui qui voit les boucles, repère les leviers, reconnaît les incertitudes et refuse les explications trop confortables.
Repères de sources
- Fondamental Le Phare : La pensée systémique (`2026-136`)
- Donella Meadows, *Thinking in Systems* (2008) : résumé Sustainability Institute
- ACTU triptyque : Licences britanniques pétrole russe mai 2026
- TF triptyque : Susan Strange — pouvoir structurel
- Sentier lié (énergie) : Penser une crise énergétique sans céder au court terme (`2026-438`)
Dans ce triptyque
Pour relier cette mise en perspective à ses deux autres dimensions :
- Revenir à l’actualité : Licences britanniques sur le pétrole russe : pourquoi Londres parle d’approvisionnement et Bruxelles de « mauvais moment »
- Approfondir avec le texte fondateur : Susan Strange : le pouvoir structurel pour lire sanctions pétrolières et services maritimes
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