Dépenses nucléaires mondiales : 119 milliards de dollars en 2025, et trois chiffres français à ne pas confondre

Le 9 juin 2026, un fil d'actualité affiche coup sur coup trois chiffres. D'abord « 119 milliards de dollars » : les dépenses 2025 des neuf États dotés de l'arme nucléaire, en hausse de 19 %, selon le rapport annuel de l'International Campaign to Abolish Nuclear Weapons (ICAN). Puis « 37 milliards d'euros » : l'enveloppe française de la dissuasion sur la dernière loi de programmation militaire. Puis « plus de 6 milliards d'euros par an » : le coût récurrent évoqué par une association française. Trois chiffres, trois unités, trois échelles de temps — et la tentation, sur les réseaux, de les additionner ou de les opposer comme s'ils mesuraient la même chose.

Un rapport, une hausse de 19 % et neuf États

Le rapport d'ICAN, repris le 9 juin par CNEWS et La Presse, additionne les budgets 2025 des neuf puissances nucléaires — États-Unis, Russie, Chine, Royaume-Uni, France, Inde, Israël, Pakistan, Corée du Nord. Total : 119 milliards de dollars, soit +19 % sur un an. Le détail par pays donne une idée des écarts d'échelle : 69,2 Md$ pour les États-Unis (+12,4 Md$ sur 2024 seul), 13,5 Md$ pour la Chine, 12,6 Md$ pour le Royaume-Uni, 9,5 Md$ pour la Russie. Sur cinq ans, le cumul dépasse 470 milliards de dollars.

ICAN insiste aussi sur un point structurel : Royaume-Uni, France et États-Unis ont des plans d'investissement qui s'étendent jusqu'à la fin du siècle — un horizon qui dépasse largement le cycle budgétaire annuel que le rapport mesure.

Et la France, dans ce total ?

Le rapport ICAN intègre la France parmi les neuf, mais c'est surtout via le débat budgétaire national que ses chiffres circulent. Greenpeace France rappelle que la loi de programmation militaire (LPM) 2019-2025 a porté l'enveloppe dédiée à la dissuasion à 37 milliards d'euros, contre 23,3 milliards sur la LPM précédente (2014-2019) — soit une hausse de 60 %. L'ONG souligne aussi un choix de présentation : ce total de 37 Md€ a été scindé en deux tranches dans la communication officielle — 25 Md€ pour 2019-2023, puis 12 Md€ jusqu'en 2025 — ce qui réduit la lisibilité de la hausse globale. Au-delà de cette enveloppe pluriannuelle, Greenpeace évalue le coût récurrent à plus de 6 milliards d'euros par an, appelé à croître avec des programmes de renouvellement qui s'étalent sur vingt ans.

Ces chiffres français s'inscrivent eux-mêmes dans un budget de défense plus large : la LPM 2026-2030 porte le total sur la période à 449 milliards d'euros (contre 413 Md€ initialement prévus), avec un budget annuel de défense atteignant 76,3 milliards d'euros en 2030. La part nucléaire n'est qu'une composante de cet ensemble.

> Encadré — Ce que le rapport ICAN ne fait pas encore (au 9 juin 2026) > > – Détailler la méthodologie de conversion devise par devise et période par période pour chacun des neuf États : le total de 119 Md$ agrège des comptabilités nationales hétérogènes. > – Mettre en regard le chiffre annuel mondial et la structure pluriannuelle française (37 Md€ sur six ans, scindée en deux tranches) : ce sont deux focales différentes sur le même objet. > – Trancher la part « déclarée » et la part couverte par le secret de la défense dans chaque budget national — l'opacité, documentée côté français par Greenpeace, n'est pas spécifique à un seul pays.

Trois chronologies qui ne coïncident pas

| Jalon | Statut au 9 juin 2026 | Vérification | |——-|————————|————–| | LPM 2014-2019 (23,3 Md€ dissuasion) | Clos | Greenpeace France | | LPM 2019-2025 (37 Md€ dissuasion, +60 %, scindée 25+12) | Dernière année | Greenpeace France | | Rapport ICAN 2025 (119 Md$ mondial, +19 %, 9 États) | Publié le 9 juin 2026 | CNEWS | | LPM 2026-2030 (449 Md€ défense totale, 76,3 Md€/an en 2030) | En application | Communication budgétaire 2026 |

Trois lectures à ne pas fusionner

Le chiffre mondial annuel. Les 119 Md$ d'ICAN comparent neuf États sur une année, en dollars. C'est un indicateur de tendance géopolitique — utile pour suivre une course aux armements à l'échelle de la planète, pas pour isoler la part d'un seul pays.

L'enveloppe pluriannuelle française. Les 37 Md€ de la LPM 2019-2025 couvrent six ans, en euros, et relèvent d'un exercice de planification budgétaire — avec un choix de présentation (la scission en deux tranches) qui en dit autant sur la communication politique que sur le montant lui-même.

Le flux annuel récurrent dans le budget de défense global. Les « plus de 6 Md€/an » de dissuasion s'inscrivent dans une LPM 2026-2030 de 449 Md€ au total — une part minoritaire d'un ensemble bien plus large, dont l'évolution suit son propre calendrier parlementaire.

Ce que le citoyen peut suivre

Repérer, dans chaque article, si le chiffre cité est mondial ou national, annuel ou pluriannuel, et dans quelle devise — trois questions qui suffisent à éviter la plupart des comparaisons trompeuses entre le rapport ICAN et le débat français. Suivre aussi les rapports parlementaires (Cour des comptes, commissions Défense) qui détaillent l'exécution de la LPM, et le prochain rapport annuel d'ICAN, qui permettra de mesurer si la hausse de 19 % se confirme dans la durée.

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