Quand un rapport annonce que les neuf États nucléaires ont dépensé 119 milliards de dollars en 2025, +19 % sur un an, la première lecture est comptable : plus d'argent, donc plus d'armes, donc plus de risque. Thomas Schelling, économiste américain, prix Nobel d'économie 2005 (partagé avec Robert Aumann) pour ses travaux sur la théorie des jeux appliquée au conflit et à la coopération, propose une deuxième lecture, complémentaire : un budget de dissuasion n'est pas seulement un moyen, c'est aussi un message.
Dans son ouvrage fondateur, *The Strategy of Conflict* (1960, Harvard University Press), Schelling s'intéresse moins aux armes elles-mêmes qu'aux interactions stratégiques entre acteurs qui doivent se faire confiance — ou se faire peur — sans pouvoir vérifier les intentions de l'autre. Cette grille, conçue pendant la Guerre froide, reste l'outil de référence pour interpréter les annonces de dépenses militaires d'aujourd'hui.
L'engagement crédible : dépenser pour se lier les mains
Le concept central de Schelling est l'engagement crédible (*credible commitment*). Une menace ou une promesse n'a de valeur que si l'adversaire croit qu'on ne pourra pas revenir dessus. Paradoxalement, on renforce sa position en réduisant ses propres options : un acteur qui « brûle ses ponts » devient plus prévisible, donc plus crédible.
Appliqué aux dépenses nucléaires, ce principe éclaire un détail du rapport ICAN du 9 juin 2026 : le Royaume-Uni, la France et les États-Unis ont des plans d'investissement qui s'étendent jusqu'à la fin du siècle. Du point de vue de Schelling, ce n'est pas seulement une planification industrielle de long terme — c'est un engagement qui dit à un adversaire potentiel : *ce choix est irréversible, n'espérez pas qu'il soit annulé au prochain changement de gouvernement*. La crédibilité de la dissuasion repose autant sur cette permanence affichée que sur les armes elles-mêmes.
La menace qui laisse quelque chose au hasard
Schelling a aussi montré qu'une menace de représailles incertaine peut être plus efficace — et plus stable — qu'une menace de représailles automatique et certaine. Si la riposte est garantie à 100 %, l'adversaire peut chercher à la neutraliser entièrement ; si elle reste partiellement incertaine, le risque résiduel suffit à dissuader, sans pousser l'autre partie dans une logique de « tout ou rien ».
C'est l'un des fondements théoriques de l'ambiguïté stratégique que pratiquent plusieurs puissances nucléaires : ne pas détailler publiquement les seuils exacts d'engagement, ni la répartition précise des budgets entre dissuasion, modernisation et recherche. Cette ambiguïté volontaire — qui sert la crédibilité au sens de Schelling — est aussi ce que des organisations comme Greenpeace France qualifient d'opacité budgétaire et critiquent au nom de la transparence démocratique. Les deux lectures portent sur le même chiffre — l'enveloppe française de 37 milliards d'euros sur la LPM 2019-2025 — mais répondent à deux logiques différentes : l'une stratégique (vis-à-vis d'un adversaire), l'autre démocratique (vis-à-vis des citoyens qui financent ce budget).
Une hausse de 19 % : escalade, signal, ou les deux ?
Schelling permet de poser une question que le chiffre brut ne pose pas : à qui s'adresse cette hausse ? Une augmentation de 19 % des dépenses nucléaires mondiales en 2025 peut être lue comme :
- une réponse opérationnelle à des besoins de modernisation déjà programmés (les cycles de renouvellement des arsenaux s'étalent sur vingt ans, indépendamment de l'actualité d'une année donnée) ;
- un signal de résolution adressé à des adversaires, dans un contexte de tensions ravivées (le détroit d'Ormuz, l'absence de médiation en Ukraine, autant de sujets que Le Phare a déjà documentés dans ses briefings) ;
- ou une combinaison des deux, où la part « signal » et la part « opérationnelle » ne sont pas séparables dans le chiffre publié.
Le rapport ICAN ne distingue pas ces composantes — et c'est précisément là que la grille de Schelling devient utile : elle invite à se demander ce que ce chiffre dit à un adversaire, en plus de ce qu'il finance.
Ce que Schelling ne dit pas — et ce qu'il permet quand même
Schelling ne se prononce pas sur la question de savoir si 119 milliards de dollars représentent une somme « juste », « excessive » ou « insuffisante » — ce jugement relève de choix politiques et éthiques que la théorie des jeux ne tranche pas. Il ne résout pas non plus le débat sur la transparence budgétaire : son cadre explique pourquoi l'ambiguïté peut être stratégiquement rationnelle, sans dire si elle est souhaitable dans une démocratie.
Schelling met aussi en garde contre une lecture trop mécanique de ses propres concepts : tous les acteurs ne sont pas parfaitement rationnels, et une hausse budgétaire peut tout autant refléter de l'inertie bureaucratique, des arbitrages industriels ou des calculs de politique intérieure qu'un calcul stratégique délibéré. Confondre « le budget augmente » avec « c'est un signal voulu et maîtrisé » serait, en soi, une simplification abusive — exactement le type de raccourci que l'atelier qui suit propose d'apprendre à repérer.
Lien Sentier — Comprendre
L'étape Comprendre ne consiste pas à choisir entre la lecture de Schelling et celle de Greenpeace, mais à tenir les deux en même temps : un même chiffre — 37 Md€, ou 119 Md$ — peut être à la fois un signal stratégique rationnel et un objet d'opacité démocratique légitimement contesté. L'atelier du triptyque applique le fondamental *Repérer et éviter les sophismes* à la lecture de ces chiffres-chocs : généralisation hâtive, corrélation-causalité, faux dilemme — autant de raccourcis qui empêchent de tenir ces deux lectures ensemble.
Repères de sources
- Wikipedia : Thomas Schelling
- Britannica : Thomas C. Schelling — Biography, Books, Nobel Prize, & Facts
- Harvard University Press : The Strategy of Conflict
- Modern War Institute : Thomas Schelling's Theories on Strategy and War Will Live On
Dans ce triptyque
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