Ernst Haas : comprendre l’élargissement européen au-delà des déclarations de Tivat

Quand un sommet européen promet de rapprocher les Balkans occidentaux de l’Union européenne, deux réactions dominent souvent le débat public. Pour les uns, l’Europe avance enfin. Pour les autres, il ne s’agit que d’un discours diplomatique de plus.

Ernst B. Haas, politologue américain et figure centrale du néofonctionnalisme, permet d’éviter cette opposition trop simple. Son idée principale est que l’intégration européenne progresse rarement d’un seul bloc. Elle avance souvent par secteurs : économie, marché, télécommunications, normes, institutions. Puis, parfois, ces avancées techniques produisent une pression vers plus d’intégration politique. C’est ce qu’il appelle le spillover, ou “effet de débordement”.

Appliqué au sommet UE–Balkans occidentaux de Tivat, ce cadre aide à poser une question plus précise : les mesures annoncées — roaming, Growth Plan, accès progressif au marché unique — peuvent-elles réellement rapprocher les Balkans de l’adhésion, ou risquent-elles de rester une intégration partielle durable ?

Pourquoi Ernst Haas est utile en juin 2026

Le sommet de Tivat du 5 juin 2026 met en avant la prospérité partagée, la stabilité et l’intégration graduelle des Balkans occidentaux. Le Conseil européen présente cette rencontre comme une étape importante du rapprochement entre l’Union européenne et les six partenaires de la région. Le Conseil de l’Union européenne a aussi autorisé, le 4 juin 2026, l’ouverture de négociations sur l’extension du “Roam Like at Home” aux Balkans occidentaux.

Ces annonces sont concrètes, mais elles ne signifient pas une adhésion immédiate. C’est précisément là que Haas devient utile. Il ne demande pas si l’Europe “veut” ou “ne veut pas” élargir. Il invite à observer les mécanismes : quels secteurs s’intègrent ? Quels acteurs y trouvent intérêt ? Quelles institutions renforcent le mouvement ? Où apparaissent les blocages ?

Le néofonctionnalisme en une idée simple

Dans The Uniting of Europe, publié en 1958, Haas analyse les premières étapes de la construction européenne, notamment la Communauté européenne du charbon et de l’acier. Il montre que l’intégration d’un secteur économique peut entraîner des besoins nouveaux : règles communes, institutions de régulation, arbitrages politiques, mécanismes sociaux.

Autrement dit, une intégration technique peut produire une pression vers une intégration plus large.

Ce n’est pas magique. Ce n’est pas automatique. Mais c’est une dynamique fréquente dans l’histoire européenne : on commence par un domaine précis, puis ce domaine révèle qu’il faut coopérer ailleurs.

Dans le cas des Balkans occidentaux, le roaming est un bon exemple. Réduire les frais mobiles suppose des accords techniques, des régulations communes, une coopération entre autorités nationales et européennes. Ce n’est pas encore l’adhésion, mais c’est déjà une forme d’européanisation concrète.

Le spillover : quand un secteur en appelle un autre

Le spillover désigne ce moment où une intégration sectorielle crée des effets au-delà du secteur initial.

Un accord sur le roaming peut appeler une harmonisation des télécommunications.

Un accès partiel au marché unique peut exiger des normes communes.

Un financement européen peut imposer des réformes administratives.

Une coopération économique peut renforcer les attentes citoyennes envers l’Union.

C’est ce qui rend le sommet de Tivat intéressant. Il ne faut pas seulement regarder la photo des dirigeants. Il faut regarder les domaines où l’Union européenne crée des liens matériels avec les Balkans occidentaux.

Le Growth Plan fonctionne dans cette logique. Présenté par la Commission européenne en 2023, il vise à rapprocher les économies des Balkans occidentaux du marché unique, à soutenir les réformes et à accélérer la convergence économique. Il crée donc une forme d’intégration avant l’adhésion.

Mais le spillover peut aussi se bloquer

Haas n’est pas seulement utile pour comprendre ce qui avance. Il l’est aussi pour comprendre ce qui bloque.

Dans Beyond the Nation-State, publié en 1964, il élargit son analyse des organisations internationales et des limites de l’intégration supranationale. L’intégration peut produire des effets d’entraînement, mais elle peut aussi rencontrer des résistances nationales, institutionnelles ou politiques.

C’est essentiel pour lire les Balkans occidentaux.

Les six partenaires n’ont pas le même statut, ni les mêmes blocages. Le Monténégro est souvent présenté comme le pays le plus avancé. L’Albanie progresse également. La Serbie, le Kosovo, la Bosnie-Herzégovine et la Macédoine du Nord restent confrontés à des obstacles spécifiques : normalisation entre Belgrade et Pristina, État de droit, corruption, fonctionnement institutionnel, liberté des médias ou alignement diplomatique.

Le sommet de Tivat peut donc produire une dynamique réelle sans supprimer ces obstacles.

Ce que Tivat montre très bien

Le sommet de Tivat illustre une Europe qui avance par intégration graduelle.

D’un côté, il existe des signaux tangibles : roaming, Growth Plan, coopération économique, présence de nombreux dirigeants européens, discours sur l’élargissement comme nécessité géopolitique.

De l’autre, les limites restent fortes : absence de calendrier commun d’adhésion, différends bilatéraux, exigences sur l’État de droit, hésitations de certains États membres, crainte d’un élargissement trop rapide.

C’est exactement le type de situation que la grille de Haas permet de comprendre. L’intégration peut progresser dans certains domaines sans déboucher immédiatement sur une transformation politique complète.

Quatre formes de spillover à repérer

Le spillover fonctionnel apparaît lorsqu’un domaine technique en appelle un autre. Le roaming peut, par exemple, renforcer l’harmonisation dans les télécommunications, la protection des consommateurs ou la régulation numérique.

Le spillover politique apparaît lorsque des acteurs nationaux modifient leurs intérêts. Une entreprise, une administration ou une université des Balkans occidentaux qui bénéficie de programmes européens peut devenir plus favorable à l’intégration.

Le spillover institutionnel apparaît lorsque des structures permanentes renforcent la coopération. Dans les Balkans, cela passe moins par la création de nouvelles institutions que par l’utilisation d’instruments existants : processus de stabilisation et d’association, rapports de la Commission, comités conjoints, mécanismes de suivi.

Le spillover cultivé apparaît lorsque les élites politiques entretiennent volontairement la dynamique. Les sommets, les tournées diplomatiques et les déclarations sur la “prospérité partagée” relèvent de cette catégorie.

Tivat relève surtout du spillover fonctionnel et du spillover cultivé. Il peut débloquer des dossiers techniques et entretenir une volonté politique. Mais il ne constitue pas, à lui seul, un saut institutionnel vers l’adhésion.

Les erreurs de lecture à éviter

Première erreur : croire qu’un sommet annonce automatiquement une adhésion. Ce n’est pas le cas. L’adhésion reste un processus juridique et politique long.

Deuxième erreur : croire que les annonces techniques ne comptent pas. Le roaming ou le Growth Plan ne sont pas de simples détails. Ils peuvent modifier concrètement les pratiques économiques, administratives et citoyennes.

Troisième erreur : faire de Haas un penseur naïvement optimiste. Le néofonctionnalisme a été discuté, critiqué et révisé, notamment après les crises européennes des années 1960 et 1970. La littérature contemporaine souligne que Haas lui-même a nuancé l’idée d’un spillover automatique.

Quatrième erreur : oublier les acteurs extérieurs. Les Balkans occidentaux ne sont pas seulement travaillés par l’Union européenne. La Russie, la Chine, la Turquie et d’autres acteurs y défendent aussi des intérêts. L’intégration européenne n’est donc pas le seul mouvement structurant dans la région.

Le lien avec le Sentier du Savoir

Dans le Sentier du Savoir, Haas aide à exercer une compétence centrale : passer du commentaire immédiat à la compréhension des mécanismes.

Au lieu de demander seulement “l’Europe avance-t-elle ?”, on peut poser des questions plus précises :

Quel secteur est concerné ?

Quels acteurs y gagnent quelque chose ?

Quelles règles communes deviennent nécessaires ?

Quels blocages empêchent le passage au niveau politique ?

Cette méthode permet de lire l’actualité sans se laisser enfermer dans deux récits opposés : l’optimisme automatique ou le scepticisme systématique.

Conclusion

Ernst Haas reste un repère précieux pour comprendre l’élargissement européen. Son apport principal est de montrer que l’intégration avance souvent par étapes fonctionnelles avant de devenir, éventuellement, un choix politique plus large.

Le sommet de Tivat s’inscrit dans cette logique. Le roaming, le Growth Plan et l’intégration graduelle montrent que l’Union européenne rapproche concrètement les Balkans occidentaux de certains espaces européens. Mais ces avancées ne remplacent pas les critères d’adhésion, les réformes internes ni les décisions politiques des États membres.

Comprendre le spillover, ce n’est donc pas croire que l’élargissement est automatique. C’est apprendre à repérer les endroits où l’Europe se construit déjà — et ceux où elle reste bloquée.

Repères de sources

  • E.B. Haas, *The Uniting of Europe: Political, Social, and Economic Forces, 1950–1957*, Stanford University Press, 1958 : présentation Stanford
  • E.B. Haas, *Beyond the Nation-State: Functionalism and International Organization*, Stanford University Press, 1964
  • E.B. Haas, « The Uniting of Europe and the Uniting of Latin America », *Journal of Common Market Studies*, 1961 (élargissement de la grille)
  • E.B. Haas, *When Knowledge is Power: Three Models of Change in International Organizations*, University of California Press, 1990
  • MPI / archives académiques : fiche auteur Haas (UC Berkeley)

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