Albert Hirschman : commerce, dépendance et pouvoir de contrainte

Un texte ancien pour comprendre un débat très contemporain

Quand l’Europe ou le Royaume-Uni ajustent leurs sanctions énergétiques contre la Russie, le débat public se réduit souvent à deux positions opposées : soit « les sanctions ne servent à rien », soit « il faut couper totalement ». Entre ces deux réflexes, il existe pourtant un espace d’analyse plus exigeant.

C’est précisément ce que permet de retrouver Albert O. Hirschman. Dans National Power and the Structure of Foreign Trade, publié en 1945, l’économiste montre que le commerce international n’est jamais seulement un mécanisme d’échange ou d’efficacité. Il est aussi une architecture de dépendances.

Autrement dit, le commerce ne relie pas seulement des acteurs économiques. Il distribue aussi des vulnérabilités, des marges de manœuvre et des capacités de pression.

Cette intuition, formulée à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, éclaire encore les politiques de sanctions contemporaines. Elle aide à comprendre pourquoi les États ne cherchent pas seulement à interdire un produit, mais à agir sur les canaux, les intermédiaires, les assurances, les services financiers et les infrastructures qui rendent ce commerce possible.

La thèse centrale : l’échange crée des liens inégaux

Hirschman part d’une idée simple : tous les partenaires d’un échange ne disposent pas de la même capacité de sortie.

Dans une relation commerciale, certains acteurs peuvent changer rapidement de fournisseur, de client, de route maritime ou de devise de paiement. D’autres, au contraire, se retrouvent enfermés dans une dépendance plus forte : dépendance à un marché, à une ressource, à une infrastructure, à un partenaire ou à un service d’intermédiation.

C’est cette asymétrie qui transforme une relation apparemment économique en relation potentiellement politique.

Celui qui peut se retirer facilement conserve une marge de liberté. Celui qui ne peut pas sortir sans coût important devient vulnérable. Le pouvoir ne vient donc pas seulement de la force militaire ou de la décision diplomatique. Il peut naître de la structure même des échanges.

Cette lecture reste précieuse aujourd’hui, car elle invite à regarder derrière les grands slogans. Une sanction n’est pas seulement une déclaration morale. C’est une tentative d’action sur une relation de dépendance.

Les sanctions ne visent pas seulement des produits

Dans les débats sur le pétrole, le gaz ou les produits raffinés liés à la Russie, on parle souvent des volumes : combien de barils continuent de circuler ? Combien de cargaisons atteignent leur destination ? Quelle part des revenus russes est réellement touchée ?

Ces questions sont nécessaires, mais elles ne suffisent pas.

La grille de Hirschman pousse à poser une autre question : quels sont les points de passage sans lesquels le commerce devient plus difficile, plus coûteux ou plus risqué ?

Dans le cas des sanctions énergétiques, les États peuvent viser plusieurs nœuds d’intermédiation :

l’assurance maritime ;

le transport et les services aux navires ;

les sociétés de courtage ;

les paiements et compensations financières ;

la documentation commerciale ;

les obligations de conformité ;

les pavillons, propriétaires et gestionnaires de navires.

Ces éléments sont moins visibles qu’un embargo total, mais ils sont souvent décisifs. Une cargaison ne circule pas seulement parce qu’un vendeur et un acheteur se mettent d’accord. Elle circule parce qu’un ensemble de services, de garanties, de contrôles et d’infrastructures rend l’échange possible.

C’est là que les sanctions contemporaines deviennent hirschmaniennes : elles ne cherchent pas toujours à supprimer instantanément un flux. Elles cherchent parfois à modifier la matrice des coûts, des risques et des options disponibles.

Pourquoi ce cadre parle aux sanctions énergétiques actuelles

Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, l’Union européenne, le Royaume-Uni, les États-Unis et leurs partenaires ont multiplié les mesures visant les revenus énergétiques russes, notamment autour du pétrole, du transport maritime et de la « flotte fantôme ». Le Conseil de l’Union européenne a, par exemple, renforcé en 2026 ses restrictions contre des navires associés à cette flotte, tout en ajoutant des garde-fous sur la vente de pétroliers depuis l’Union européenne pour éviter un usage russe final.

Le Royaume-Uni a également maintenu et adapté son dispositif autour du plafonnement du prix du pétrole russe et de l’interdiction de certains services maritimes. Les documents officiels britanniques rappellent que ces règles concernent notamment les obligations liées au Maritime Services Ban et au mécanisme d’exception du Oil Price Cap.

En mai 2026, de nouvelles licences générales britanniques ont aussi été signalées concernant certaines activités liées au transport maritime de GNL russe et à des produits pétroliers raffinés hors de Russie, ce qui montre la difficulté pratique d’articuler fermeté politique, sécurité d’approvisionnement et contraintes de marché.

Ces exemples illustrent une tension centrale : les sanctions ne se déploient pas dans un monde abstrait. Elles agissent dans un système d’interdépendances où chaque mesure produit des ajustements, des contournements, des coûts secondaires et des effets diplomatiques.

Premier apport : mesurer le pouvoir dans les canaux, pas seulement dans les volumes

La première leçon de Hirschman est de ne pas confondre efficacité et disparition totale d’un flux.

Une sanction peut ne pas interrompre complètement un commerce, tout en modifiant profondément ses conditions. Si le transport devient plus coûteux, si les assurances se raréfient, si les intermédiaires hésitent, si les banques renforcent leurs contrôles, si les routes s’allongent, alors le rapport de force a déjà changé.

Le pouvoir se mesure donc aussi dans les canaux.

Un volume qui continue de circuler ne signifie pas nécessairement que la sanction a échoué. Il faut regarder à quel prix, avec quels risques, par quels circuits et au bénéfice de quels acteurs. Une économie sanctionnée peut continuer à vendre, mais devoir accepter des rabais, mobiliser des réseaux plus opaques ou supporter des coûts logistiques plus élevés.

Ce déplacement du regard est essentiel. Il évite de juger une politique uniquement à partir d’un indicateur visible, alors que l’effet réel peut se situer dans les marges, les coûts, les délais et la confiance des intermédiaires.

Deuxième apport : comprendre la patience stratégique

La deuxième leçon de Hirschman concerne le temps.

Les dépendances ne se déplacent pas en quelques jours. Un État ne remplace pas immédiatement ses fournisseurs, ses routes commerciales, ses assureurs, ses acheteurs ou ses mécanismes de paiement. De même, un régime sanctionné ne trouve pas instantanément des alternatives fiables et durables.

Les sanctions fonctionnent souvent par accumulation.

Une contrainte juridique en entraîne une autre. Des entreprises se retirent par prudence. Des assureurs augmentent leurs exigences. Des banques refusent certaines opérations. Des intermédiaires craignent le risque réputationnel. Des contrôles administratifs ralentissent les flux. Peu à peu, l’environnement commercial se transforme.

Cette lenteur est parfois interprétée comme une faiblesse. Elle peut aussi être une méthode.

L’enjeu n’est pas toujours de produire un choc immédiat, mais d’installer une incertitude durable, de renchérir les options adverses et de réduire progressivement les marges de manœuvre.

Troisième apport : anticiper les contournements

Hirschman ne propose pas une théorie naïve du contrôle parfait.

Dès qu’une dépendance est utilisée comme levier de contrainte, l’acteur visé cherche des sorties. Il peut changer de partenaires, créer des circuits parallèles, utiliser des sociétés écrans, modifier ses routes, recourir à d’autres pavillons, contourner les règles documentaires ou développer de nouveaux intermédiaires.

C’est exactement ce que les débats sur la flotte fantôme russe mettent en lumière. Les sanctions ne suppriment pas automatiquement l’action adverse. Elles déclenchent une dynamique d’adaptation réciproque.

L’analyse doit donc porter autant sur la mesure initiale que sur les réponses qu’elle provoque.

Une bonne politique de sanctions ne peut pas se limiter à l’annonce. Elle doit suivre les contournements, ajuster les règles, coordonner les alliés, surveiller les intermédiaires et accepter que l’efficacité soit toujours partielle, instable et révisable.

Ce que Hirschman ne pouvait pas encore voir

Le texte de 1945 reste puissant, mais il ne suffit pas à lui seul pour comprendre le monde actuel.

Hirschman n’écrivait pas dans un univers de finance numérique, de marchés énergétiques algorithmisés, de chaînes de conformité transnationales, de cryptomonnaies, de sociétés écrans globalisées ou de logistique maritime aussi complexe qu’aujourd’hui.

Il faut donc actualiser son cadre.

Les dépendances contemporaines ne se situent plus seulement dans les marchandises elles-mêmes. Elles se trouvent aussi dans les données, les logiciels, les services financiers, les assurances, les normes comptables, les plateformes, les infrastructures numériques et les réseaux de conformité.

Mais la question centrale reste étonnamment stable : qui dépend de qui, pour quoi, avec quelles alternatives crédibles et à quel coût de sortie ?

Quatre questions pour lire une annonce de sanctions

Face à une nouvelle annonce de sanctions, la grille de Hirschman permet d’éviter deux pièges : l’enthousiasme automatique et le scepticisme immédiat.

Plutôt que de demander seulement si la sanction est « forte » ou « faible », il faut poser quatre questions.

D’abord : où se situe la dépendance la moins substituable ?

Ensuite : qui supporte le coût d’ajustement à court terme ?

Puis : quel acteur contrôle les infrastructures d’intermédiation ?

Enfin : quelles contre-stratégies apparaissent déjà ?

Ces questions obligent à quitter le registre du commentaire instantané. Elles ramènent l’analyse vers les mécanismes.

Une sanction n’est pas un symbole isolé. C’est une intervention dans un système. Elle modifie des incitations, des coûts, des comportements, des alliances et parfois des équilibres imprévus.

Lien avec le Sentier du Savoir

Dans le Sentier du Savoir, Hirschman peut être lu comme un outil de pensée critique.

Il apprend à ne pas séparer artificiellement l’économie et le pouvoir. Il montre que les échanges ne sont jamais neutres lorsqu’ils créent des dépendances asymétriques. Il invite aussi à résister aux jugements trop rapides : une sanction peut être insuffisante sans être inutile ; elle peut être efficace sur certains canaux tout en échouant sur d’autres ; elle peut fragiliser l’adversaire tout en produisant des coûts pour ceux qui la mettent en œuvre.

C’est une leçon importante pour apprendre à argumenter.

Débattre des sanctions ne consiste pas seulement à dire « pour » ou « contre ». Cela suppose de distinguer l’objectif politique, le mécanisme économique, le coût social, le risque de contournement et les effets secondaires.

C’est précisément cette capacité de distinction qui transforme une opinion en jugement construit.

Conclusion : le commerce comme carte des vulnérabilités

Relire Albert Hirschman aujourd’hui rappelle une chose simple : le commerce international n’est jamais un espace purement neutre. Il crée des opportunités, mais aussi des dépendances. Il ouvre des marchés, mais il peut aussi produire des vulnérabilités exploitables.

Dans un monde d’interdépendances énergétiques, financières, maritimes et numériques, la vraie question n’est donc pas seulement : faut-il sanctionner ?

Elle devient plus exigeante : comment agir sur les dépendances sans perdre la maîtrise des effets secondaires ?

C’est là que la pensée d’Hirschman reste précieuse. Elle ne fournit pas une réponse automatique. Elle donne une méthode : regarder les structures, identifier les asymétries, mesurer les coûts de sortie et suivre les adaptations.

Pour Le Phare Info, c’est exactement le type de savoir durable dont l’actualité a besoin : un concept ancien, capable d’éclairer les tensions du présent sans les simplifier.

Repères de sources

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