*Dimanche 4 octobre, environ 3,4 millions d'électeurs de Bosnie-Herzégovine étaient appelés aux urnes. Ils devaient élire, en une seule journée, les trois membres de la présidence collégiale, le Parlement national et les institutions des deux entités qui composent le pays. Les résultats préliminaires sont connus. Ils ne se lisent qu'à la lumière d'un système unique en Europe.*
Ce que disent les résultats préliminaires
Selon les chiffres préliminaires de la Commission électorale centrale, rapportés par Al Jazeera et PBS, trois candidats arrivent en tête pour les trois sièges de la présidence :
- pour le siège bosniaque, le président sortant Denis Bećirović (SDP) ;
- pour le siège serbe, Željka Cvijanović (SNSD) ;
- pour le siège croate, Darijana Filipović (HDZ BiH).
La participation a été faible, et des problèmes ont été signalés avec le vote électronique. Les résultats définitifs, ainsi que la répartition des sièges dans les parlements, doivent encore être confirmés.
Un pays, deux entités, trois présidents
Le système institutionnel de la Bosnie-Herzégovine est issu des accords de Dayton, qui ont mis fin à la guerre de 1992-1995. Il repose sur un principe : aucune des trois communautés dites « constitutives », Bosniaques, Serbes et Croates, ne doit pouvoir imposer sa volonté aux deux autres.
Le pays est ainsi divisé en deux entités : la Fédération de Bosnie-Herzégovine, à majorité bosniaque et croate, et la Republika Srpska, à majorité serbe. La présidence de l'État est exercée collectivement par trois membres, un par communauté. Les électeurs de la Fédération élisent les membres bosniaque et croate ; ceux de la Republika Srpska, le membre serbe.
Un haut représentant international, aujourd'hui l'Allemand Christian Schmidt, dispose de pouvoirs étendus pour faire appliquer l'accord de paix, y compris celui d'imposer des lois ou de révoquer des responsables.
L'ombre de Milorad Dodik
Le scrutin s'est déroulé sous l'influence d'un homme qui n'était pas candidat. Milorad Dodik, figure dominante de la politique serbe de Bosnie depuis des années, a été condamné et interdit de fonctions publiques pendant six ans pour avoir défié les décisions du haut représentant. PBS le décrit comme un responsable politique prorusse qui pèse toujours sur la vie politique du pays.
Son parti, le SNSD, a présenté Željka Cvijanović pour le siège serbe, et Milorad Dodik a revendiqué la victoire de sa formation. En novembre 2025 déjà, une présidentielle anticipée en Republika Srpska avait été remportée par son allié Siniša Karan.
Pourquoi ce scrutin compte
Selon Al Jazeera, la campagne a été dominée par les difficultés économiques et les rivalités entre communautés. Le pays connaît une forte émigration de ses jeunes, des services publics fragiles et une économie qui peine à décoller.
La Bosnie-Herzégovine est aussi candidate à l'Union européenne. À propos du sommet UE–Balkans occidentaux de Tivat, Le Phare rappelait que l'élargissement suppose des institutions capables de prendre des décisions et de mettre en œuvre des réformes. C'est précisément ce qui manque souvent à Sarajevo.
Ce que l'épisode révèle
Le système de Dayton a atteint son premier objectif : la guerre ne s'est pas rallumée depuis trente ans. Mais il produit un effet secondaire. En organisant la représentation par communautés, il incite les partis à s'adresser d'abord à leur propre groupe. Un candidat a rarement intérêt à convaincre les électeurs des deux autres communautés, qui ne votent pas pour lui.
Le politiste Ernst Haas, que Le Phare a présenté, pensait que la coopération concrète entre États, dans des domaines techniques, pouvait progressivement créer des solidarités politiques. Appliquée à l'intérieur d'un pays, l'idée pose une question : des institutions communes peuvent-elles produire une identité commune, si les électeurs ne votent jamais ensemble ?
À propos des législatives lettones, nous rappelions qu'une victoire électorale n'est pas une majorité. En Bosnie-Herzégovine, la règle est encore plus nette : gagner un siège ne suffit pas, il faut ensuite gouverner avec ceux qu'on n'a pas affrontés.
Une autre manière de regarder
On peut aussi lire ces élections du côté des électeurs. La participation faible peut traduire une lassitude face à un système jugé bloqué. Elle peut aussi refléter l'émigration : une partie des inscrits vit à l'étranger. Dans les deux cas, elle rappelle que la légitimité d'un système ne tient pas seulement à ses règles, mais à la confiance que les citoyens lui accordent.
Ce que nous pouvons en retenir
- Comprendre le cadre avant le résultat : en Bosnie-Herzégovine, chaque vote s'exprime dans une communauté et un territoire donnés.
- Lire « préliminaire » comme une réserve : les résultats définitifs et la répartition des sièges peuvent encore nuancer le tableau.
- Regarder qui n'est pas sur le bulletin : l'influence d'un responsable politique peut survivre à son inéligibilité.
La question laissée ouverte
Les accords de Dayton ont été pensés pour arrêter une guerre, pas pour gouverner un État pendant des décennies. Trente ans plus tard, la question reste posée : faut-il réformer un système qui a garanti la paix, au risque de la fragiliser, ou le conserver, au risque de bloquer l'avenir européen du pays ?
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Repères de sources
- Source : Al Jazeera — Economic woes, ethnic rivalries shape Bosnia's closely watched elections (4 octobre 2026)
- Source : PBS NewsHour (AP) — Bosnia votes as pro-Russian politician looms large and ethnic tensions simmer (4 octobre 2026)
La question suivante
Un système conçu pour garantir la paix entre communautés peut-il aussi permettre à un pays de décider ensemble ?
Pour aller plus loin
- Sommet UE–Balkans occidentaux à Tivat
- Ernst Haas : le néofonctionnalisme et l'élargissement aux Balkans
- Lettonie : Andris Kulbergs gagne les législatives, mais une victoire n'est pas une majorité
- Éthiopie : l'armée fédérale reprend Mekelle, et chaque camp raconte une autre guerre
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