*Le 2 octobre, à Paris, lors d'une « Argentina Week » consacrée à l'attractivité du pays, le gouvernement de Javier Milei a présenté un programme de citoyenneté par investissement. Contre une contribution de 350 000 dollars, ou l'achat de 800 000 dollars d'obligations publiques, un étranger pourra obtenir la nationalité argentine. C'est le premier programme de ce type en Amérique du Sud. Il dit beaucoup sur la situation économique du pays, et sur ce que nous entendons par « être citoyen ».*
Ce qui a été annoncé
Selon l'AFP, reprise par Business Recorder, le programme repose sur deux options. La première est une contribution non remboursable de 350 000 dollars, versée à l'État. La seconde est l'achat de 800 000 dollars d'obligations publiques argentines. Les candidatures doivent ouvrir au cours du dernier trimestre 2026.
CP24 et Malay Mail soulignent l'objectif affiché : attirer des capitaux étrangers. Selon les chiffres de l'OCDE cités par l'AFP, l'Argentine, troisième économie d'Amérique latine, est restée l'an dernier loin derrière le Brésil et le Mexique pour les investissements directs étrangers.
Le choix de Paris pour l'annonce n'est pas anodin : il s'agissait de s'adresser à des investisseurs européens, dans le cadre d'une opération de promotion du pays.
La logique économique
Pour un État, un programme de citoyenneté par investissement présente un attrait évident. Il fait entrer des devises sans contrepartie matérielle immédiate : l'État ne vend ni terrain, ni entreprise, ni ressource naturelle. Il vend un droit.
Dans le cas argentin, l'option obligataire a une logique particulière. Un pays dont la dette publique a connu plusieurs défauts de paiement au cours de son histoire peine à emprunter à des conditions favorables. Associer l'achat d'obligations à un passeport, c'est ajouter un avantage non financier pour convaincre des acheteurs. L'obligation rapporte peut-être moins qu'ailleurs ; mais elle ouvre une nationalité.
La valeur d'un passeport, de son côté, dépend largement des droits qu'il ouvre ailleurs : voyages sans visa, accès à d'autres marchés, possibilité de s'installer. Les programmes de ce type ciblent souvent des personnes dont la nationalité d'origine offre moins de liberté de circulation.
Pourquoi cette annonce compte
Les passeports dorés font l'objet de critiques anciennes. Les institutions européennes ont mis en garde à plusieurs reprises contre leurs risques : blanchiment d'argent, contournement de sanctions, difficulté à vérifier l'origine des fonds. Dans l'Union, la Cour de justice a jugé en 2025 que le programme maltais de citoyenneté par investissement était contraire au droit européen, au motif qu'il transformait la nationalité en transaction commerciale.
L'Argentine n'est pas soumise au droit européen. Mais le débat qu'elle ouvre est le même : jusqu'où un État peut-il monnayer ce qui fonde l'appartenance à sa communauté politique ?
Ce que l'épisode révèle
L'épisode révèle d'abord une tension entre deux conceptions de la nationalité. Dans la première, la nationalité est un lien : elle découle de la naissance, de la filiation, de la résidence durable ou de l'intégration. Dans la seconde, elle devient un statut que l'on peut acquérir, comme une licence ou un titre de séjour amélioré. Les programmes de citoyenneté par investissement font glisser la nationalité de la première vers la seconde.
Le Phare a abordé cette question sous un autre angle. Avec Hannah Arendt, nous rappelions que la nationalité est le « droit d'avoir des droits » : ceux qui en sont privés, les apatrides, se retrouvent hors de toute protection. Le contraste est saisissant. Pour les uns, la nationalité est la condition d'une existence juridique ; pour d'autres, elle devient une option supplémentaire dans un portefeuille.
Avec Albert Hirschman, nous évoquions aussi les liens entre commerce et pouvoir. Un État qui a besoin de capitaux accepte de céder une part de ce qui lui appartient en propre. La question est de savoir ce que cette cession lui coûte à long terme.
Une autre manière de regarder
On peut aussi défendre ces programmes. Leurs partisans soulignent que de nombreux pays accordent déjà des titres de séjour aux investisseurs, et que la naturalisation récompense souvent des parcours économiques. Ils rappellent que l'argent collecté peut financer des services publics. Ils notent enfin que le nombre de bénéficiaires reste faible au regard de la population.
Ces arguments ont leur poids. Mais ils ne répondent pas à l'objection de principe : la nationalité est-elle un bien que l'État possède et peut vendre, ou un lien qu'il reconnaît et ne fait que constater ?
Il faudra aussi juger sur pièces : la qualité des contrôles sur l'origine des fonds, le nombre de candidatures, l'usage des sommes perçues. Ces éléments ne sont pas encore connus.
Ce que nous pouvons en retenir
- Lire l'offre comme un produit financier : le passeport sert ici d'argument pour vendre de la dette publique.
- Distinguer lien et statut : une nationalité peut se reconnaître ou se vendre, et ce n'est pas la même chose.
- Attendre les chiffres : l'efficacité d'un tel programme se mesure aux montants collectés et aux contrôles réels, pas à l'annonce.
La question laissée ouverte
L'Argentine cherche des capitaux, et elle a choisi d'offrir ce qu'elle a de plus symbolique. Le pari économique peut réussir. Reste une question que les chiffres ne trancheront pas : une communauté politique reste-t-elle la même quand on peut y entrer en signant un chèque ?
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Repères de sources
- Source : Business Recorder (AFP) — Argentina unveils passports-for-investment scheme (2 octobre 2026)
- Source : CP24 — Argentina announces citizenship-by-investment program (2 octobre 2026)
- Source : Malay Mail — Argentina wants foreign cash and is offering citizenship in return (3 octobre 2026)
La question suivante
Une nationalité peut-elle s'acheter comme un actif, sans changer ce que signifie appartenir à une communauté politique ?
Pour aller plus loin
- G7 : 100 millions de barils de réserves pour calmer le diesel, un remède à court terme
- Hannah Arendt : l'apatridie et le droit d'avoir des droits
- Albert Hirschman : commerce, dépendance et pouvoir de contrainte
- Campbell et Goodhart : quand une mesure devient une cible, elle cesse de bien mesurer
- Mesurer ou juger : ce qu'un indicateur laisse hors champ
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