Il y a quelque chose d’étrange dans notre manière de parler de l’énergie.
Une guerre éclate. Le prix du gaz grimpe. Une stratégie européenne est annoncée. Et très vite apparaît l’idée qu’il faudrait « accélérer ».
Le mot semble évident.
Pourtant, si l’on demande ce que signifie exactement accélérer une transition énergétique, les réponses deviennent beaucoup moins simples.
Peut-on accélérer la construction d’un réseau électrique comme on accélère un téléchargement ? Peut-on transformer en quelques années des millions de systèmes de chauffage, des usines, des véhicules et des habitudes de consommation ?
Toute l’œuvre de Vaclav Smil commence, d’une certaine manière, par cette question.
Depuis plusieurs décennies, ce chercheur étudie l’histoire des grands systèmes énergétiques. Son constat est à la fois banal et dérangeant : les sociétés changent souvent plus lentement que les récits qu’elles produisent sur elles-mêmes.
Lorsqu’on relit la stratégie AccelerateEU publiée par la Commission européenne en avril 2026, cette idée devient particulièrement éclairante.
Non parce qu’elle permettrait de dire que le plan réussira ou échouera.
Mais parce qu’elle aide à comprendre une confusion fréquente : nous mélangeons souvent la vitesse des événements, la vitesse des décisions et la vitesse des infrastructures.
Ce que l’histoire de l’énergie raconte vraiment
Quand on regarde rétrospectivement les grandes transitions énergétiques, elles paraissent presque évidentes.
Le charbon aurait remplacé le bois.
Le pétrole aurait remplacé le charbon.
L’électricité remplacerait aujourd’hui les combustibles fossiles.
Présentée ainsi, l’histoire ressemble à une succession de remplacements.
Smil raconte autre chose.
Il montre que les nouvelles sources d’énergie ne remplacent généralement pas immédiatement les anciennes. Elles s’ajoutent d’abord à elles.
Pendant longtemps, plusieurs systèmes coexistent.
Les infrastructures déjà installées continuent de fonctionner. Les entreprises amortissent leurs investissements. Les ménages gardent leurs équipements. Les habitudes persistent.
Ce phénomène est moins spectaculaire qu’une révolution. Mais il décrit souvent mieux la réalité.
C’est pourquoi les transitions énergétiques ressemblent davantage à des sédimentations qu’à des basculements instantanés.
Pourquoi les crises donnent une illusion de vitesse
Une crise énergétique produit un sentiment d’urgence.
Et ce sentiment est légitime.
Lorsque les prix explosent ou qu’une rupture d’approvisionnement menace, les gouvernements doivent agir rapidement.
Mais une difficulté apparaît alors.
Les problèmes surgissent à la vitesse des marchés tandis que les solutions structurelles avancent à la vitesse des infrastructures.
Une tension géopolitique peut faire varier les prix du pétrole dans la journée.
Une réforme fiscale européenne demande des mois de négociation.
Un réseau électrique demande des années de travaux.
Une transformation profonde du système énergétique peut nécessiter plusieurs décennies.
Nous avons pourtant tendance à regarder ces phénomènes comme s’ils appartenaient à la même horloge.
C’est probablement l’une des raisons pour lesquelles les politiques énergétiques génèrent autant de frustration.
AccelerateEU : une stratégie qui parle plusieurs langues à la fois
La stratégie européenne publiée au printemps 2026 est intéressante parce qu’elle rassemble plusieurs niveaux d’action dans un même document.
Certaines mesures répondent à l’urgence.
Il s’agit par exemple des mécanismes destinés à limiter l’impact immédiat des chocs énergétiques sur les ménages ou les entreprises.
D’autres mesures cherchent à modifier les règles du jeu.
La réforme de la fiscalité énergétique entre dans cette catégorie. Son objectif n’est pas de réduire immédiatement la facture du mois prochain mais d’orienter progressivement les choix futurs.
Enfin, une troisième catégorie concerne les infrastructures.
Réseaux électriques, capacités de production, électrification des bâtiments, adaptation de l’industrie : c’est là que se joue la transformation matérielle du système énergétique.
Et c’est précisément là que Smil invite à regarder.
Car les infrastructures possèdent leur propre rythme.
On peut voter un texte rapidement.
On ne construit pas un réseau électrique à la vitesse d’un communiqué.
Le piège du mot « accélération »
Le mot est séduisant.
Qui serait contre l’accélération lorsqu’il s’agit de réduire une dépendance énergétique ou de limiter les émissions de gaz à effet de serre ?
Mais l’accélération n’est pas une réalité unique.
On peut accélérer une prise de conscience.
On peut accélérer une décision politique.
On peut accélérer certains investissements.
En revanche, certaines contraintes physiques demeurent.
Des matériaux doivent être extraits.
Des équipements doivent être fabriqués.
Des réseaux doivent être renforcés.
Des professionnels doivent être formés.
Des bâtiments doivent être rénovés.
Ces étapes ne disparaissent pas parce qu’une crise les rend plus urgentes.
Smil ne minimise pas l’importance de l’action politique. Il rappelle simplement que la matière possède son propre calendrier.
Une leçon utile pour lire l’actualité
La force de Vaclav Smil n’est pas de prédire l’avenir.
Elle est ailleurs.
Il fournit une question simple que l’on peut appliquer à presque toutes les annonces énergétiques :
Qu’est-ce qui change réellement dans le stock d’infrastructures ?
Une aide ponctuelle modifie-t-elle durablement le système ?
Une réforme fiscale change-t-elle les équipements déjà installés ?
Une annonce politique produit-elle immédiatement de nouvelles capacités de production ?
Poser ces questions ne conduit pas au pessimisme.
Cela permet simplement de distinguer ce qui relève du signal, de la règle et de la transformation matérielle.
Le regard du Sentier du Savoir
L’étape Comprendre consiste souvent à ralentir suffisamment pour voir les différentes couches d’un problème.
Une actualité énergétique parle rarement d’une seule chose.
Elle parle simultanément de géopolitique, de prix, d’investissements, de technologie, de fiscalité et d’infrastructures.
Le risque est alors de tout placer sur le même plan.
Vaclav Smil nous invite à faire l’inverse.
Distinguer les rythmes.
Identifier les temporalités.
Observer ce qui change rapidement et ce qui change lentement.
Dans un monde obsédé par l’immédiateté, cette capacité devient presque une forme de culture générale.
Conclusion
AccelerateEU est souvent présenté comme une stratégie d’accélération.
Vaclav Smil ne contesterait probablement pas l’objectif.
Il poserait simplement une question supplémentaire :
Que signifie exactement accélérer ?
Une crise peut accélérer les décisions. Elle peut accélérer les investissements. Elle peut accélérer la volonté politique.
Mais les infrastructures continuent généralement d’avancer à leur propre rythme.
Comprendre cette différence ne rend pas la transition énergétique moins nécessaire.
Cela permet simplement de la regarder telle qu’elle est : un changement profond, complexe et souvent plus lent que les récits qui prétendent la raconter.
Repères de sources
- Vaclav Smil : *Energy Transitions: History, Requirements, Prospects* (concepts généraux)
- Carbon Brief (23 avril 2026) : 44 actions AccelerateEU
- IEA : documentation sur électrification et planification de réseau
- Le Phare (avril 2026) : Vaclav Smil et la lenteur des transitions énergétiques
Dans ce triptyque
Pour voir comment cette grille de lecture éclaire le sujet du jour :
- Revenir à l’actualité : AccelerateEU : fiscalité électricité, 44 mesures et ce que la deuxième vague de choc change en juin 2026
- Prolonger avec le Sentier du Savoir : Distinguer urgence, structure et fiscalité : sept repères dans AccelerateEU (juin 2026)

