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Question du Phare – Quand un dommage a des millions d’auteurs, peut-on en tenir quelques-uns pour responsables ?

*Une ville du Colorado demande à deux compagnies pétrolières de payer une partie de ses dépenses climatiques. La Cour suprême des États-Unis doit dire si ce procès peut avoir lieu. Derrière la question juridique, une autre, plus ancienne : quand un dommage est l'œuvre de tous, peut-on en faire répondre quelques-uns ?*

Le point de départ

Comme nous l'avons raconté dans notre article d'actualité, la Cour suprême des États-Unis a entendu le 5 octobre 2026 l'affaire Suncor c. Boulder. Le comté et la ville de Boulder réclament à Suncor Energy et Exxon Mobil des dommages-intérêts pour financer leur adaptation aux inondations, aux incendies et à la sécheresse, en les accusant d'avoir trompé le public sur les effets de leurs produits. Les compagnies répondent que la pollution mondiale relève du législateur fédéral, pas d'un jury local. La décision est attendue d'ici fin juin 2027.

Pourquoi cette question

La responsabilité, dans sa forme la plus simple, suppose un auteur, un acte, un dommage et un lien entre eux. Quelqu'un renverse un mur ; il le répare. Le climat défait ce schéma. Les gaz à effet de serre viennent de milliards de sources, accumulées sur plus d'un siècle, dans tous les pays. Ceux qui en subissent les effets ne sont pas ceux qui ont émis, et beaucoup ne sont pas encore nés.

Face à un tel dommage, trois réponses sont possibles. La première : personne n'est responsable, puisque tout le monde l'est un peu. La deuxième : chacun l'est, à proportion de ce qu'il émet, et l'affaire relève de la loi, des taxes et des normes. La troisième, celle de Boulder : désigner quelques acteurs, non parce qu'ils auraient tout causé, mais parce qu'ils occupaient une place particulière. La plainte ne reproche pas aux compagnies d'avoir émis. Elle leur reproche d'avoir produit, su et, selon elle, caché.

La question dépasse donc le pétrole. Elle se pose chaque fois qu'un dommage collectif oblige à choisir sur quoi fonder la responsabilité : la cause, le savoir, le pouvoir ou le profit.

Ailleurs, la même question

Le tabac et les opioïdes. Pendant l'audience, la juge Elena Kagan a elle-même fait le rapprochement. Dans les années 1990, des États américains ont poursuivi les fabricants de cigarettes pour récupérer leurs dépenses de santé ; l'affaire s'est conclue en 1998 par un accord transactionnel national. Plus récemment, des collectivités ont poursuivi fabricants et distributeurs d'opioïdes. Dans les deux cas, des millions de consommateurs avaient fait un choix, mais les plaignants ont mis en avant ce que les entreprises savaient et ce qu'elles avaient dit au public. La différence avec le climat est de taille : une cigarette nuit à celui qui la fume, alors qu'une tonne de carbone nuit à tout le monde, partout.

Les accidents sans coupable. Le sociologue Charles Perrow a montré que, dans les systèmes complexes et étroitement couplés, certains accidents naissent des interactions entre éléments plutôt que d'une faute isolée. Chercher l'opérateur fautif rassure, mais peut masquer la structure qui a rendu l'accident possible. Le Sentier du Savoir propose un exercice dans ce sens : cartographier une crise sans réduire le débat à un coupable.

Ceux qui savent. Le Phare s'est demandé récemment si l'on peut laisser ceux qui développent une technologie juger seuls de sa sécurité. La question est voisine : celui qui connaît mieux que les autres les risques de ce qu'il produit a-t-il, pour cette raison, une responsabilité plus grande ? Le Phare a aussi examiné comment démasquer les fausses promesses environnementales des entreprises : là encore, c'est le discours, plus que l'activité, qui fonde le reproche.

Une pensée pour regarder autrement

En 1979, le philosophe allemand Hans Jonas publie *Le Principe responsabilité*. Son intuition, que Le Phare a présentée dans un texte fondateur : la morale traditionnelle concernait des actes proches, aux effets visibles ; la technique moderne donne à l'humanité un pouvoir dont les effets s'étendent loin dans l'espace et dans le temps. La responsabilité doit donc s'étendre en proportion de ce pouvoir et de ce que l'on peut prévoir.

Testons cette intuition sur Boulder. Si la responsabilité suit le pouvoir et le savoir, elle n'est pas répartie également entre tous les émetteurs : elle pèse davantage sur ceux qui disposaient des moyens d'agir et de la connaissance des risques. C'est, en substance, l'argument de la plainte. Mais l'intuition a ses limites. Jonas pensait d'abord à une responsabilité tournée vers l'avenir, que devaient assumer les sociétés et leurs pouvoirs politiques, et non à une indemnisation pour le passé décidée par un jury. Son principe éclaire pourquoi certains acteurs pourraient devoir davantage ; il ne dit pas qui doit le décider, ni comment chiffrer la dette.

Ce qui résiste

Plusieurs objections tiennent. La première est celle de la causalité : on peut établir que les émissions réchauffent le climat, mais pas isoler la part d'un producteur dans une inondation donnée. Des méthodes de calcul existent ; aucune ne règle seule la question.

La deuxième est celle de la cohérence. Si l'on poursuit les producteurs, pourquoi pas les distributeurs, comme l'a demandé le juge Clarence Thomas, ou les grands consommateurs ? Le choix de quelques défendeurs peut sembler dépendre de leur solvabilité plus que de leur part du dommage.

La troisième est démocratique. Si chaque collectivité fixe, par la voie des tribunaux, le prix des émissions, la politique climatique devient une mosaïque de décisions locales. C'est l'argument des compagnies et des États qui les soutiennent : ce choix revient au législateur.

En sens inverse, l'absence de loi fédérale sur ces dommages laisse les collectivités payer seules. Renvoyer la question au législateur peut aussi être une manière de ne pas la trancher.

Ce que nous pouvons en retenir

Face à un dommage collectif dont on cherche les responsables, cinq questions aident à juger sur pièces :

  • Qui a agi ? La part de chacun dans le dommage peut-elle être estimée, même grossièrement ?
  • Qui savait ? Certains acteurs disposaient-ils d'informations que les autres n'avaient pas ?
  • Qui pouvait faire autrement ? La responsabilité d'un consommateur sans alternative n'est pas celle d'un producteur qui choisit son modèle.
  • Qui en a profité ? Celui qui a tiré un bénéfice d'une activité peut être appelé à en supporter les coûts.
  • Qui doit décider ? Un juge, un législateur, une négociation internationale : la réponse change le résultat.

La question laissée ouverte

La Cour suprême ne tranchera pas cette question : elle dira seulement si un tribunal du Colorado peut l'examiner. Mais le problème restera posé pour d'autres dommages collectifs, de la pollution plastique aux effets des réseaux sociaux : si la responsabilité ne peut plus suivre la seule causalité, sur quoi doit-elle reposer ?

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Repères de sources

La question suivante

Si la responsabilité ne peut plus suivre la seule causalité, sur quoi doit-elle reposer : le savoir, le pouvoir ou le profit ?

Pour aller plus loin

Sur le Sentier du Savoir

Climat : la Cour suprême américaine doit dire si une ville peut faire payer les pétroliers

*Le lundi 5 octobre 2026, pour la première affaire de son nouveau terme, la Cour suprême des États-Unis a entendu les plaidoiries dans l'affaire Suncor Energy c. Boulder County. Le comté et la ville de Boulder, au Colorado, demandent à deux compagnies pétrolières de payer une partie de ce que leur coûte l'adaptation au changement climatique. Les compagnies répondent que de telles plaintes n'ont pas leur place devant les tribunaux d'un État. La décision est attendue d'ici fin juin 2027, et elle pèsera sur des dizaines d'autres procédures.*

Huit ans de procédure

La plainte a été déposée le 17 avril 2018 devant un tribunal de l'État du Colorado par le comté et la ville de Boulder. Elle vise deux producteurs : le groupe canadien Suncor Energy, par sa filiale américaine, et Exxon Mobil.

L'affaire a d'abord avancé lentement. Le 21 juin 2024, le tribunal de district a rejeté la demande des compagnies visant à faire écarter la plainte. En mai 2025, la Cour suprême du Colorado a jugé que le droit fédéral ne faisait pas obstacle à la procédure et a renvoyé l'affaire vers un procès. Les compagnies ont alors saisi la Cour suprême des États-Unis le 8 août 2025. Celle-ci a accepté de se prononcer le 23 février 2026.

Ce que demande Boulder

Boulder réclame des dommages-intérêts pour couvrir ses dépenses d'adaptation : protection contre les inondations et les incendies, gestion de la sécheresse, effets de l'ozone. La plainte s'appuie sur le droit de l'État du Colorado : nuisance publique et privée, atteinte à la propriété, enrichissement injustifié, protection des consommateurs, entente. Elle soutient que les compagnies connaissaient les effets de leurs produits sur le climat et ont trompé le public à ce sujet.

Un point est important pour la suite : Boulder ne demande ni d'interdire une activité ni de plafonner des émissions. Elle demande de l'argent. Selon Earthjustice, une organisation de défense de l'environnement qui soutient les plaignants, le coût de l'adaptation pour Boulder pourrait atteindre 157 millions de dollars d'ici 2050.

Ce que la Cour doit trancher

La première question est de savoir si le droit fédéral, et notamment le Clean Air Act, la grande loi américaine sur la pollution de l'air, exclut des actions fondées sur le droit d'un État lorsqu'elles visent les dommages causés par des émissions venues d'autres États et d'autres pays. La seconde, plus technique, porte sur la compétence de la Cour elle-même, alors que l'affaire n'a pas encore été jugée sur le fond au Colorado.

Deux lectures d'une même plainte

Pour l'avocat des compagnies, Kannon Shanmugam, la plainte revient à « utiliser le droit d'un État pour réguler un comportement mondial ». Il a mis en garde contre une situation où quelque 90 000 collectivités locales pourraient faire leur propre politique énergétique, nationale et internationale, en demandant à des jurys d'infliger des dommages-intérêts « catastrophiques ». Selon lui, la pollution qui traverse les frontières des États relève du droit fédéral « depuis plus d'un siècle ». L'administration Trump, intervenue au soutien des compagnies, estime que la plainte empiète aussi sur la conduite de la politique étrangère, qui revient à l'État fédéral.

Pour l'avocat de Boulder, Kevin Russell, l'affaire porte sur des « pratiques trompeuses ». Boulder ne cherche pas à encadrer la production de pétrole, mais à obtenir que les compagnies « internalisent une partie des coûts » qu'elles ont contribué à créer.

Ce que les juges ont laissé voir

Une audience ne dit pas l'issue d'une affaire, mais les questions des juges indiquent leurs hésitations. Le président de la Cour, John Roberts, s'est inquiété de voir d'autres collectivités copier la plainte de Boulder. La juge Elena Kagan a rapproché l'affaire des procès contre les fabricants de tabac et d'opioïdes, tout en demandant sur quel texte s'appuierait une exclusion par le droit fédéral. La juge Ketanji Brown Jackson a jugé l'affaire prématurée, et la juge Sonia Sotomayor s'est interrogée sur la compétence de la Cour. Le juge Brett Kavanaugh a évoqué le risque de faillite pour les défendeurs. Le juge Clarence Thomas s'est demandé si, sur le même raisonnement, on pourrait poursuivre de grands distributeurs.

Un détail compte : le juge Samuel Alito s'est récusé, car il détient des actions dans des compagnies pétrolières. Huit juges statueront donc. En cas d'égalité à quatre contre quatre, la décision de la Cour suprême du Colorado serait confirmée et l'affaire repartirait vers un procès.

Bien au-delà du Colorado

Plus de cinquante mémoires ont été déposés par des tiers, États, organisations ou experts. Le procureur général de l'Utah, Derek Brown, a résumé l'enjeu tel que le voient les États opposés à Boulder : est-ce au Congrès de décider, ou un seul État peut-il imposer ses choix aux quarante-neuf autres ?

Car Boulder n'est pas seule. Les compagnies évoquent près de soixante procédures engagées par des États et des collectivités, et parlent de « chaos complet » ; le Center for Progressive Reform, un centre de recherche juridique favorable aux plaignants, compte plus d'une vingtaine de procédures comparables. L'écart tient sans doute à la manière de compter. Le Vermont et l'État de New York ont par ailleurs adopté des lois dites « Superfund climat », qui visent à faire contribuer les grands producteurs d'énergies fossiles aux coûts climatiques.

Ce que l'on sait, ce que l'on ignore

On sait ce que la Cour doit trancher, qu'elle le fera à huit et qu'elle devrait le faire d'ici fin juin 2027. On ignore l'issue. Même si Boulder obtient le droit d'aller au procès, rien ne sera joué : il faudra encore prouver devant un jury la tromperie alléguée et le lien entre le comportement de deux entreprises et des dépenses locales. Les études d'attribution permettent de relier certains phénomènes au réchauffement ; elles ne disent pas, à elles seules, quelle part d'une inondation revient à quel producteur.

Une question qui dépasse ce procès

Le réchauffement résulte d'émissions accumulées depuis plus d'un siècle par des milliards de sources : centrales, usines, véhicules, logements, dans tous les pays. Boulder en désigne deux, non parce qu'elles auraient tout émis, mais parce qu'elles ont produit le pétrole et, selon la plainte, caché ce qu'elles savaient. Les compagnies répondent qu'on ne peut pas faire porter par quelques-uns un problème que la loi doit régler pour tous.

Derrière le débat juridique sur la compétence des tribunaux se pose une question plus large, qui revient chaque fois qu'un dommage est collectif : quand un dommage a des millions d'auteurs, peut-on en tenir quelques-uns pour responsables ?

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Repères de sources

La question suivante

Quand un dommage a des millions d'auteurs, peut-on en tenir quelques-uns pour responsables ?

Pour aller plus loin

Sur le Sentier du Savoir

Texte fondateur – Campbell et Goodhart : quand une mesure devient une cible, elle cesse de bien mesurer

La thèse en une phrase

Un indicateur fonctionne tant qu'il observe ; dès qu'on récompense ou sanctionne sur sa base, les acteurs se mettent à agir sur le chiffre plutôt que sur ce qu'il mesurait, et le chiffre perd sa valeur.

Deux auteurs, une même observation

L'idée a été formulée presque en même temps, dans deux disciplines qui ne se parlaient guère.

En 1975, l'économiste britannique Charles Goodhart, conseiller à la Banque d'Angleterre, publie un article sur la politique monétaire du Royaume-Uni (« Problems of Monetary Management: The UK Experience »). Il y note que les relations statistiques sur lesquelles les banques centrales s'appuyaient, comme le lien entre une mesure de la masse monétaire et l'inflation, se défaisaient dès qu'elles servaient de cible. Sa formule : « Toute régularité statistique observée tend à s'effondrer dès qu'on exerce sur elle une pression à des fins de contrôle. »

En 1976, le psychologue et méthodologue américain Donald T. Campbell, spécialiste de l'évaluation des politiques publiques, écrit dans « Assessing the Impact of Planned Social Change » (publié en revue en 1979) : « Plus un indicateur social quantitatif est utilisé pour la prise de décision sociale, plus il est soumis à des pressions de corruption, et plus il risque de déformer et de corrompre les processus sociaux qu'il est censé observer. »

La version la plus connue vient d'une troisième voix. En 1997, l'anthropologue britannique Marilyn Strathern, étudiant l'audit des universités britanniques, résume l'idée de Goodhart : « Quand une mesure devient une cible, elle cesse d'être une bonne mesure. »

Pourquoi l'indicateur se déforme

Campbell donne un exemple tiré de l'école. Les tests de niveau, écrit-il, peuvent être de bons indicateurs des acquis des élèves quand l'enseignement vise une compétence générale. Mais quand les résultats aux tests deviennent le but de l'enseignement, ils perdent leur valeur d'indicateur et déforment l'enseignement lui-même : on prépare au test plutôt qu'on n'apprend.

Le mécanisme tient en trois temps :

  • Un chiffre est choisi parce qu'il est corrélé à ce qui compte : les résultats aux tests et le niveau réel, la fréquentation et l'utilité d'un musée.
  • On attache au chiffre une conséquence : un budget, une promotion, une fermeture.
  • Les acteurs, de bonne foi ou non, optimisent le chiffre. La corrélation qui le rendait utile se défait.

Ce n'est pas d'abord une affaire de fraude. Le plus souvent, chacun fait ce qu'on lui demande. C'est la demande elle-même qui a changé de nature.

Des cas documentés

La littérature récente en donne plusieurs exemples.

  • La science et ses citations. Selon une étude de Vladlen Koltun et David Hafner publiée en 2021, la corrélation entre l'indice h, qui mesure les citations d'un chercheur, et la reconnaissance scientifique (les prix) a diminué à mesure que cet indice s'est imposé dans l'évaluation.
  • Les tests de la pandémie. Dans *How to Read Numbers* (2021), Tom et David Chivers rappellent que, pour atteindre son objectif de 100 000 tests par jour au printemps 2020, le gouvernement britannique a compté des capacités de test, et pas seulement des tests effectivement réalisés. L'objectif a été atteint sur le papier.

Dans les deux cas, le chiffre a été tenu, et l'information qu'il portait s'est appauvrie.

Ce que la loi ne dit pas

Campbell et Goodhart sont souvent cités pour disqualifier toute mesure. C'est un contresens. Campbell était un défenseur de l'évaluation : il voulait des politiques publiques testées, mesurées, corrigées. Son avertissement porte sur l'usage d'un seul indicateur à fort enjeu, pas sur la mesure en général.

Trois nuances comptent :

  • Observer n'est pas piloter. Un sondage qui décrit l'opinion n'est pas corrompu de la même manière qu'un sondage dont dépend un financement.
  • Plusieurs indicateurs résistent mieux qu'un seul. Il est plus difficile d'optimiser cinq chiffres à la fois sans améliorer la chose elle-même.
  • Refuser de mesurer a aussi un coût. Sans chiffres, les décisions se prennent sur l'intuition ou l'influence, et elles sont plus difficiles à contester.

Relire l'actualité du mois

Plusieurs articles du Phare touchent ce problème.

Le Fil du Phare de la semaine relie ces cas autour d'une question : sommes-nous en train de confondre ce qui se mesure avec ce qui compte ?

Une grille en cinq questions

Face à une décision fondée sur un indicateur :

  • Que mesure-t-il exactement, et qu'a-t-on choisi de ne pas mesurer ?
  • Quelle conséquence lui est attachée ? Plus l'enjeu est fort, plus la pression de déformation l'est aussi.
  • Qui produit le chiffre, et qui en dépend ? Quand ce sont les mêmes, la vigilance s'impose.
  • Existe-t-il d'autres indicateurs pour recouper le premier ?
  • La corrélation de départ tient-elle encore ? Un chiffre utile hier peut avoir été vidé par l'usage qu'on en a fait.

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Repères de sources

  • Source : Campbell, D. T. — Assessing the Impact of Planned Social Change, Evaluation and Program Planning, vol. 2, n° 1, p. 67-90 (1979)
  • Source : Goodhart, C. — Problems of Monetary Management: The UK Experience, Papers in Monetary Economics, Reserve Bank of Australia (1975)
  • Source : Strathern, M. — « Improving ratings »: audit in the British University system, European Review (1997)
  • Source : Wikipédia — Goodhart's law (exemples et références)

La question suivante

Comment se servir d'un indicateur sans qu'il finisse par déformer ce qu'il devait observer ?

Pour aller plus loin

Sur le Sentier du Savoir

Le Fil du Phare – Sommes-nous en train de confondre ce qui se mesure avec ce qui compte ?

*Seize articles cette semaine, des législatives lettones à un musée de Philadelphie. Des sujets sans rapport apparent. Pourtant, presque tous butent sur le même problème : un chiffre, un score ou une étiquette qu'on prend pour la chose elle-même.*

Cette semaine

En Lettonie, Andris Kulbergs a gagné les législatives sans obtenir de majorité. Au Brésil, Flávio Bolsonaro est arrivé devant Lula au premier tour, contre les sondages de la veille. En Bosnie-Herzégovine, trois présidents ont été élus le même soir, par un système qui fait voter chaque communauté séparément.

En Éthiopie, l'armée fédérale a repris Mekelle, et chaque camp raconte une autre guerre. En Corée du Nord, Pyongyang a présenté un missile « à IA » sans qu'on puisse vérifier ce que recouvre le mot. À Washington, l'administration a créé une « Super Intelligence Force », sans règle contraignante, ce qui nous a conduits à demander si l'on peut laisser ceux qui développent une technologie juger seuls de sa sécurité.

Le G7 a libéré 100 millions de barils de réserves pour calmer le prix du diesel. L'Argentine propose un passeport contre 350 000 dollars. À Irkoutsk, une technicienne de laboratoire est morte d'une peste suspectée, sans diagnostic confirmé. En France, des lycées bloqués portent des revendications que les images de violence recouvrent.

Côté mémoire, l'Italie a refait du 4 octobre un jour férié pour saint François, la Grèce a remis à la Bulgarie les restes attribués au tsar Samuel, l'arche de Hōlei, à Hawaï, s'est effondrée, et le musée de l'Academy of Natural Sciences de Philadelphie, fondé en 1812, a fermé faute de visiteurs, ce qui nous a fait demander si un lieu de savoir doit être jugé à sa fréquentation.

Le lien invisible

Dans la plupart de ces histoires, quelqu'un décide, juge ou s'inquiète à partir d'un chiffre ou d'une étiquette. Et dans presque toutes, ce chiffre dit moins que ce qu'on lui fait dire.

Un score électoral n'est pas une majorité : en Lettonie, le premier n'est pas forcément celui qui gouvernera. Un sondage n'est pas un vote : au Brésil, l'écart entre la veille et le soir de l'élection interroge autant notre lecture des enquêtes que les enquêtes elles-mêmes. Un prix n'est pas une appartenance : l'Argentine fixe un montant pour une nationalité, mais le montant ne dit rien de ce qu'est un citoyen. Un nombre d'entrées n'est pas la valeur d'une collection de 19 millions de spécimens. Le mot « IA » sur un missile n'est pas une capacité démontrée. Une auto-évaluation n'est pas un contrôle.

Le même schéma vaut pour les récits. En Éthiopie, chaque camp publie ses chiffres et ses victoires. En France, le nombre d'images de violence occupe l'espace, pas le contenu des revendications. À Irkoutsk, le mot « peste » circule avant la confirmation.

La grande question

D'où la question de la semaine : sommes-nous en train de confondre ce qui se mesure avec ce qui compte ?

Il ne s'agit pas de se méfier des chiffres. Sans sondages, on ne saurait rien de l'opinion entre deux élections ; sans comptage des visiteurs, un musée ne saurait pas à qui il parle ; sans résultats, il n'y aurait pas de démocratie. Le problème commence quand l'indicateur, utile pour éclairer une décision, devient la décision elle-même.

Trois glissements reviennent cette semaine. Le premier confond le signe et la chose : l'étiquette « intelligente » d'une arme, le titre d'une « force » consacrée à l'IA. Le deuxième confond l'instant et la durée : quelques années de fréquentation en baisse face à deux siècles de collections, un prix du diesel calmé quelques semaines face à une crise d'approvisionnement qui demeure. Le troisième confond ce qui est visible et ce qui est important : les images d'un blocage, un diagnostic encore incertain, l'arche qui tombe alors que le littoral volcanique bouge en permanence.

Un penseur pour regarder autrement

En 1976, le psychologue et méthodologue américain Donald T. Campbell formule, dans un texte sur l'évaluation des politiques publiques, une observation qui porte depuis son nom. En substance : plus un indicateur quantitatif sert à prendre des décisions sociales, plus il subit de pressions qui le déforment, et plus il risque de déformer les activités qu'il devait seulement observer.

Testons-la sur la semaine. Si l'on juge un musée à ses entrées, on l'incite à attirer du monde plutôt qu'à conserver et étudier, et l'on finit par trouver qu'il ne sert à rien. Si l'on juge la sécurité d'une IA sur les tests de ceux qui la développent, on récompense les tests réussis, pas la sécurité. L'observation de Campbell ne dit pas qu'il faut cesser de mesurer. Elle dit qu'un indicateur doit rester un instrument, et qu'il faut regarder ce qu'il fait aux institutions qui le subissent.

Ce que ces événements nous apprennent

La semaine relie des domaines qu'on sépare souvent. La politique (Lettonie, Brésil, Bosnie) et la culture (Philadelphie) posent la même question de méthode : un résultat chiffré doit être lu avec les règles qui le produisent. La technologie (Pyongyang, Washington) et la science (Irkoutsk) posent celle de la vérification : qui peut confirmer, et quand ?

Un second fil traverse les articles sur la mémoire. La fête de saint François, les restes du tsar Samuel, les spécimens de Philadelphie : dans les trois cas, la valeur d'un héritage ne se lit pas dans un chiffre présent. Elle se révèle à travers le temps, parfois un siècle plus tard, comme pour les 48 objets que la Bulgarie rend à la Grèce.

Ce que nous ne savons pas encore

Plusieurs réponses manquent. On ignore les chiffres précis de fréquentation et de déficit qui ont motivé la fermeture du musée de Philadelphie, dont l'avenir sera discuté le 7 octobre au conseil municipal. On ne sait pas encore si le diagnostic de peste à Irkoutsk sera confirmé, ni quelle coalition gouvernera la Lettonie. Le second tour brésilien aura lieu le 25 octobre ; il dira si les sondages ont appris de leur écart. Les conclusions de la Super Intelligence Force sont attendues à 120 jours.

Enfin, une limite de notre propre lecture : relier seize articles par une seule question force les rapprochements. Les lycées bloqués et le missile nord-coréen ne relèvent pas du même problème au même degré. Le fil de la semaine est une hypothèse de lecture, pas une loi.

Où poursuivre ?

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Repères de sources

  • Source : Donald T. Campbell, *Assessing the Impact of Planned Social Change*, Dartmouth College, Public Affairs Center (1976)
  • Les sources détaillées de chaque événement figurent dans les articles liés ci-dessus.

La question suivante

Quand un indicateur est utile mais incomplet, qui doit décider de ce qu'il laisse hors champ ?

Pour aller plus loin

Sur le Sentier du Savoir

Question du Phare – Un lieu de savoir doit-il être jugé à sa fréquentation ?

*Fin septembre, le musée de l'Academy of Natural Sciences de Philadelphie, fondé en 1812, a fermé ses portes au public. Raison invoquée : la baisse de la fréquentation face à des coûts croissants. Derrière cette décision, une question qui concerne bien d'autres lieux : que dit le nombre de visiteurs de la valeur d'une institution de savoir ?*

Le point de départ

Comme nous l'avons raconté dans notre article d'actualité, l'université Drexel, propriétaire de l'Academy, a annoncé le 1er septembre la fermeture du musée, qui conserve environ 19 millions de spécimens. Elle invoque des habitudes de visite qui ne couvrent plus les coûts. D'anciens salariés affirment que le déclin avait commencé avant la pandémie et tenait à des choix de gestion. Une fondation propose de financer un an de fonctionnement ; la ville en débat le 7 octobre.

Pourquoi cette question

La fréquentation est l'indicateur le plus simple dont dispose un musée : on compte les entrées, on les compare aux coûts. Il est utile. Un lieu public que personne ne visite pose une vraie question d'usage de l'argent.

Mais l'indicateur a deux limites. Il mesure ce qui se passe aux guichets, pas ce qui se passe dans les réserves, les laboratoires ou les publications scientifiques. Et il mesure le présent, alors qu'une collection est faite pour durer. La question n'est donc pas de savoir s'il faut compter les visiteurs, mais si l'on peut juger un lieu de savoir sur ce seul chiffre.

Ailleurs, la même question

Des œufs dans des tiroirs. En 1967, le naturaliste britannique Derek Ratcliffe a publié dans la revue *Nature* une étude montrant que la coquille des œufs de plusieurs rapaces s'était amincie à partir de la fin des années 1940. Il a pu le démontrer parce que des musées et des collectionneurs avaient conservé, pendant des décennies, des œufs que presque personne ne venait voir. Ces séries ont aidé à relier le déclin des rapaces aux pesticides organochlorés comme le DDT. Une collection sans public a produit, des années plus tard, une preuve.

Une banque de semences sans visiteurs. La réserve mondiale de semences du Svalbard, en Norvège, ouverte en 2008, n'accueille pas le public. Elle conserve des doubles de semences confiées par des banques de gènes du monde entier. En 2015, le centre de recherche agricole ICARDA, qui avait dû quitter Alep en raison de la guerre en Syrie, y a effectué le premier retrait de son histoire pour reconstituer ses collections. Sa valeur ne s'est jamais mesurée en entrées, mais en ce qu'elle permet de reconstruire.

Des objets qui reprennent sens. Le Phare a raconté la remise par la Grèce à la Bulgarie des restes attribués au tsar Samuel, découverts en 1965, en échange de 48 objets emportés pendant la Première Guerre mondiale. Des restes et des objets longtemps conservés à l'écart du public sont devenus, un siècle plus tard, l'enjeu d'une réconciliation entre deux pays.

Un patrimoine protégé pour lui-même. À Angers, l'État a financé à hauteur de 4,4 millions d'euros une galerie destinée à protéger le portail de la cathédrale. Ce type de dépense ne se justifie pas d'abord par un nombre de visiteurs, mais par ce que l'on estime devoir transmettre.

Une pensée pour regarder autrement

En 1966, les sociologues Pierre Bourdieu et Alain Darbel publient *L'Amour de l'art*, une grande enquête sur les visiteurs des musées européens. Leur constat : la fréquentation dépend fortement du niveau d'études. Le musée est ouvert à tous en droit, mais fréquenté surtout par ceux qui ont appris à s'y sentir chez eux.

Testons cette intuition sur Philadelphie. Si elle vaut, un chiffre de fréquentation ne dit pas seulement si un lieu a de la valeur : il dit aussi qui s'y sent invité. Les témoignages d'anciens salariés vont dans ce sens : selon eux, le musée a voulu s'adresser davantage aux adultes et moins aux familles, et a réduit les programmes qui attiraient les enfants. Une partie de la baisse pourrait donc tenir à la manière dont le musée a choisi son public, plutôt qu'à un désintérêt pour son contenu. L'intuition a toutefois ses limites : l'enquête de Bourdieu et Darbel porte sur les musées d'art des années 1960, et l'on ne dispose pas, pour Philadelphie, des chiffres qui permettraient de la vérifier.

Ce qui résiste

La question ne se tranche pas d'un bloc. D'abord, l'argent n'est pas illimité : chaque dollar dépensé pour un musée peu fréquenté ne l'est pas ailleurs, et un établissement doit pouvoir justifier ses coûts. Ensuite, la fréquentation n'est pas un mauvais indicateur en soi : un musée ouvert au public a aussi pour mission d'être visité, et une salle vide est un échec réel.

Enfin, distinguer le musée et les collections ne règle pas tout. À Philadelphie, la recherche continue, mais la question est de savoir combien de temps des collections peuvent être entretenues sans le soutien, l'attention et les ressources qu'apporte un public.

Ce que nous pouvons en retenir

Face à une décision fondée sur un chiffre de fréquentation, quatre questions aident à juger sur pièces :

  • Que mesure le chiffre ? Des entrées payantes, des visites scolaires, l'usage des collections par les chercheurs ?
  • Sur quelle durée ? Une baisse de cinq ans ne dit rien de la valeur d'un objet conservé depuis deux siècles.
  • Qui compte-t-il, et qui manque ? Un public absent peut être un public qu'on n'a pas cherché.
  • Quelle valeur reste hors champ ? Ce qu'une collection permettra de savoir plus tard ne figure dans aucun tableau de bord.

La question laissée ouverte

Philadelphie décidera peut-être, le 7 octobre ou plus tard, de rouvrir son musée. Mais la question demeure pour toutes les bibliothèques, archives et collections dont l'utilité se révèle parfois des décennies après : comment rendre visible, au moment de décider, une valeur que l'on ne peut mesurer qu'après coup ?

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Repères de sources

La question suivante

Comment rendre visible, au moment de décider, une valeur que l'on ne peut mesurer qu'après coup ?

Pour aller plus loin

Sur le Sentier du Savoir

Philadelphie : le plus ancien musée d’histoire naturelle des Amériques ferme, et une ville refuse de tourner la page

*Le dimanche 27 septembre 2026, le musée de l'Academy of Natural Sciences de Philadelphie a ouvert ses portes pour la dernière fois aux horaires habituels. Fondée en 1812, l'institution se présente comme la plus ancienne institution de recherche en sciences naturelles des Amériques. Son propriétaire, l'université Drexel, invoque la baisse de la fréquentation et la hausse des coûts. Une fondation propose de payer, des élus protestent, d'anciens salariés racontent une autre histoire. La fermeture est actée ; la suite ne l'est pas.*

Une fermeture annoncée en un mois

L'annonce date du 1er septembre. L'université Drexel et le conseil d'administration de l'Academy ont fait savoir que le musée, installé sur le Benjamin Franklin Parkway, fermerait à la fin du mois. Dans leur lettre aux communautés de l'université et du musée, citée par la presse locale, le président de Drexel, Antonio Merlo, et la présidente du conseil de l'Academy, Suzanne Biemiller, expliquent que les « habitudes de visite » observées depuis la pandémie de Covid-19 ne permettent plus de faire face à des coûts de fonctionnement croissants. Selon 6abc, la chaîne locale d'ABC, l'université met aussi en avant ses propres difficultés financières.

Le dernier jour d'ouverture régulière a été le dimanche 27 septembre ; la fermeture formelle est intervenue le 30.

Ce que le musée abrite

L'Academy n'est pas un musée ordinaire. Ouverte au public en 1828, elle conserve environ 19 millions de spécimens : plantes, insectes, poissons, coquillages, oiseaux, fossiles. Son herbier garde des plantes récoltées par Meriwether Lewis lors de l'expédition de Lewis et Clark, au début du XIXe siècle. C'est là qu'a été présenté en 1868 le premier squelette de dinosaure monté au monde, un *Hadrosaurus*. Le musée hébergeait aussi plus d'une centaine d'animaux vivants, selon le site d'information Billy Penn.

Depuis 2011, l'institution est rattachée à l'université Drexel. Un point compte pour la suite : c'est le musée qui ferme, pas l'institution. Selon WHYY, la radio publique de Philadelphie, les activités de recherche se poursuivent. Ce que deviendront à terme les collections, les animaux et le bâtiment n'a pas été précisé.

Une ville qui se mobilise

La réaction a été rapide. Un collectif bénévole, Save the Academy, s'est formé dans les jours qui ont suivi l'annonce. Le 26 septembre, sous une tempête, plusieurs centaines de personnes se sont rassemblées devant le musée, certaines déguisées en dinosaures, avant de marcher vers l'hôtel de ville à la lueur de bougies. « Il est évident que la ville de Philadelphie se soucie de la science », a déclaré l'une des organisatrices, Sarah McAnulty, selon Billy Penn.

Les élus ont suivi. Selon Billy Penn, le gouverneur de Pennsylvanie, Josh Shapiro, et la maire de Philadelphie, Cherelle Parker, ont soutenu les efforts de préservation ; huit membres du conseil municipal ont demandé des auditions, et un sénateur de l'État, Nikil Saval, a écrit pour réclamer le maintien de l'ouverture. Une audition du conseil municipal est prévue le 7 octobre. Un texte en préparation vise à empêcher la reconversion commerciale ou industrielle du bâtiment.

Une offre sur la table

Le 25 septembre, deux jours avant la fermeture, la William Penn Foundation, l'une des principales fondations de la région, a proposé de financer le fonctionnement du musée pendant au moins un an, le temps de chercher une solution durable. Drexel ne l'a pas acceptée. Un porte-parole a expliqué que l'université ne voyait pas de « voie permanente et soutenable », tout en se disant prête à poursuivre les discussions sur « un avenir durable à long terme » pour l'Academy.

Une autre lecture du déclin

D'anciens salariés, interrogés par WHYY, contestent que la pandémie soit la cause principale. Selon eux, la fréquentation avait commencé à baisser avant 2020. Ils décrivent une série de choix : une volonté de s'adresser davantage aux adultes qu'aux familles, la réduction des programmes d'animaux vivants, une galerie d'art de 3 millions de dollars ouverte en mars 2020, des travaux d'entretien repoussés d'une direction à l'autre, des campagnes de dons jugées insuffisantes. Les soirées où des groupes d'enfants dormaient au musée rapportaient autrefois environ 300 000 dollars par an.

« Il y avait une forte volonté de ne plus être connu comme le musée des dinosaures », résume Jacquie Genovesi, licenciée en octobre 2025 après 34 ans de maison. En 2025, l'ouverture avait déjà été réduite aux seuls week-ends. Ils évoquent aussi des pertes subies dans les années 1990 dans l'escroquerie de la Foundation for New Era Philanthropy.

Ce que l'on sait, ce que l'on ignore

On sait que le musée est fermé, que la recherche continue, qu'une offre de financement d'au moins un an existe et que la ville veut en discuter le 7 octobre. On ne connaît pas les chiffres précis de fréquentation et de déficit qui ont motivé la décision : ni la lettre de Drexel ni les articles consultés ne les détaillent. On ignore aussi si l'offre de la fondation suffirait, et ce qui se passerait au bout d'un an.

Les deux récits ne s'excluent pas. La baisse du public peut être réelle et en partie le résultat de décisions de gestion. Mais ils ne conduisent pas aux mêmes conclusions : dans le premier, le musée n'a plus de public ; dans le second, on a cessé de le chercher.

Ce que la fermeture met en jeu

Derrière le cas de Philadelphie, une institution vieille de deux siècles est évaluée à l'aune de ses entrées. Or la valeur de 19 millions de spécimens ne se lit pas seulement aux guichets : elle tient aussi à ce que ces collections permettent de savoir, aujourd'hui et plus tard, sur le vivant et son histoire.

D'où une question qui dépasse ce musée et cette ville : un lieu de savoir doit-il être jugé à sa fréquentation ?

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Repères de sources

La question suivante

Un lieu de savoir doit-il être jugé à sa fréquentation ?

Pour aller plus loin

Sur le Sentier du Savoir

Question du Phare – Peut-on laisser ceux qui développent une technologie juger seuls de sa sécurité ?

*Le 29 septembre, six dirigeants de l'intelligence artificielle ont signé à la Maison-Blanche un accord de sécurité volontaire ; le 4 octobre, Washington a créé une instance de coordination sans pouvoir de règle connu. Derrière l'actualité, une question plus ancienne que l'IA : que vaut un contrôle organisé par ceux qu'il contrôle ?*

Le point de départ

Comme nous l'avons raconté dans notre article d'actualité, Donald Trump a confié à Jay Clayton, directeur du renseignement national, la tête d'une « Super Intelligence Force » chargée de coordonner l'action fédérale sur l'IA. Cinq jours plus tôt, Anthropic, OpenAI, Google, Meta, xAI et Nvidia s'étaient engagés, sans obligation juridique, à mettre en place des contrôles internes, des équipes de vérification et des audits externes « indépendants ». Le président a résumé la philosophie de l'ensemble : beaucoup d'autorégulation.

Pourquoi cette question

L'accord ne dit pas que les entreprises sont dangereuses ni qu'elles sont fiables. Il dit autre chose : c'est à elles d'organiser la preuve de leur propre sécurité. Elles conçoivent les contrôles, choisissent de s'y soumettre, et devront sans doute choisir et payer leurs auditeurs.

Ce choix n'est pas absurde. Ceux qui construisent une technologie sont souvent les seuls à la comprendre en détail ; un régulateur extérieur arrive toujours après, avec moins d'ingénieurs et moins d'informations. Mais ils ont aussi un intérêt direct à ce que leur produit soit jugé sûr, et vite. La question n'est donc pas celle de leur bonne foi. Elle est structurelle : quand le savoir et l'intérêt se trouvent du même côté, qui peut dire, de façon crédible, que le risque est maîtrisé ?

Ailleurs, la même question

Dans la finance. Avant la crise de 2008, les agences de notation attribuaient leurs meilleures notes à des produits financiers adossés à des crédits immobiliers à risque. Elles étaient rémunérées par les émetteurs des produits qu'elles notaient. La commission d'enquête américaine sur la crise financière a désigné, dans son rapport de 2011, ces agences comme des rouages essentiels de l'effondrement. Le contrôle existait ; il était payé par le contrôlé.

Dans l'aviation. Aux États-Unis, l'administration de l'aviation civile délègue depuis longtemps une partie de la certification des avions à des employés des constructeurs eux-mêmes, faute de pouvoir tout vérifier seule. Après les deux accidents du Boeing 737 MAX, en 2018 et 2019, qui ont fait 346 morts, la commission des Transports de la Chambre des représentants a conclu en 2020 que ce système de délégation avait contribué à laisser passer une défaillance de conception.

Dans les laboratoires. La mort d'une technicienne de l'Institut antipeste d'Irkoutsk, que Le Phare a suivie avec prudence, rappelle que la sûreté des laboratoires manipulant des agents dangereux est, dans bien des pays, attestée d'abord par l'institution elle-même ou par l'administration dont elle dépend. Quand l'information vient de ceux qui sont responsables du risque, le public ne peut que la croire ou s'en méfier.

Et en Europe, pour l'IA. Le Code de bonnes pratiques européen est lui aussi volontaire. Mais il sert de manière de se conformer à une loi, et un office public en contrôle l'application. Le volontariat y est un chemin, pas une destination.

Une pensée pour regarder autrement

L'accord de Washington permet de tester une intuition de David Collingridge. En 1980, ce chercheur britannique formulait un dilemme : tant qu'une technologie est jeune, on peut encore l'orienter, mais on ignore ses effets ; quand ses effets deviennent visibles, elle est déjà trop installée pour être contrôlée facilement.

L'autorégulation peut se lire comme une réponse au premier temps du dilemme : puisque seuls les développeurs savent, laissons-les définir les contrôles. Confrontée aux faits, l'intuition se complique. Les modèles de ces six entreprises sont déjà utilisés à très grande échelle ; ils ne sont plus tout à fait au stade où l'on ignore leurs effets. On semble ici dans le second temps, celui où la technologie est installée, mais avec les outils du premier, où l'on s'en remet à ceux qui savent. Le dilemme de Collingridge n'interdit pas l'autorégulation. Il invite à se demander à quel moment elle cesse d'être une solution d'attente.

Ce qui résiste

La question ne se tranche pas d'un bloc. D'abord, l'autorégulation n'échoue pas toujours : des professions entières, comme la médecine, reposent en partie sur des règles que leurs membres se donnent et font respecter. Ensuite, un régulateur public n'est pas infaillible : il peut manquer de moyens, de compétences, ou subir l'influence de ceux qu'il surveille. La délégation aéronautique existait précisément parce que l'administration ne pouvait pas tout vérifier.

Enfin, l'accord du 29 septembre prévoit des auditeurs externes. Si leur indépendance est réelle, et leurs conclusions publiques, le dispositif pourrait se révéler plus solide que son caractère volontaire ne le laisse penser. À ce stade, rien ne permet de le dire : ces auditeurs n'ont pas encore été désignés.

Ce que nous pouvons en retenir

Face à tout dispositif d'autorégulation, quatre questions simples aident à juger sur pièces :

  • Qui contrôle ? Une équipe interne, un auditeur externe, une autorité publique ?
  • Qui paie le contrôleur ? Un contrôle financé par le contrôlé n'est pas nul, mais il doit être regardé de plus près.
  • Qui voit les résultats ? Un audit que personne ne lit ne protège que celui qui l'a commandé.
  • Que se passe-t-il en cas de manquement ? Sans conséquence, un engagement reste une promesse.

La question laissée ouverte

La finance et l'aviation ont fini par renforcer les contrôles extérieurs, mais après les dégâts. L'IA suivra-t-elle le même chemin, ou saura-t-on rendre l'autorégulation crédible avant qu'un accident ne l'impose ? Une question demeure, au cœur de chacun de ces domaines : à partir de quand un contrôle payé par celui qu'il contrôle cesse-t-il d'être indépendant ?

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Repères de sources

La question suivante

À partir de quand un contrôle payé par celui qu'il contrôle cesse-t-il d'être indépendant ?

Pour aller plus loin

Sur le Sentier du Savoir

Washington crée une « Super Intelligence Force » : un tsar de l’IA, mais toujours pas de règle

*Le 4 octobre, Donald Trump a annoncé sur son réseau Truth Social que Jay Clayton, directeur du renseignement national, devenait le nouveau responsable de l'intelligence artificielle à la Maison-Blanche. Il dirigera une structure baptisée « Super Intelligence Force ». L'annonce intervient cinq jours après la signature, par six dirigeants du secteur, d'un accord de sécurité qui n'oblige personne. Une organisation nouvelle, un engagement volontaire : il faut regarder de près ce qui a été décidé, et ce qui ne l'a pas été.*

Ce qui a été annoncé

Selon MS NOW et Yahoo News, la Super Intelligence Force réunit quatre responsables. Jay Clayton la dirige. Il est entouré d'Andrew Ferguson, président de la Federal Trade Commission, l'autorité de concurrence et de protection des consommateurs ; d'Emil Michael, sous-secrétaire à la Défense chargé de la recherche et de l'ingénierie ; et de Scott Kupor, directeur de l'Office of Personnel Management, qui gère la fonction publique fédérale. Le groupe rend compte directement au président et à sa cheffe de cabinet, Susie Wiles.

Sa mission, dans les termes de l'annonce : coordonner l'action du gouvernement fédéral pour que l'Amérique « continue de mener le monde dans la super-intelligence », et organiser le dialogue avec les consommateurs, les associations, les organisations religieuses, les opérateurs d'infrastructures critiques et les entreprises du secteur. D'après le Wall Street Journal, cité par Quartz, la charte du groupe lui donne 120 jours pour évaluer les risques et les opportunités de l'IA et définir l'étendue de la responsabilité fédérale.

Qui est Jay Clayton

Jay Clayton a présidé la Securities and Exchange Commission, le gendarme américain de la bourse, de 2017 à 2020. Lors de son audition de confirmation comme directeur du renseignement national, rapporte Yahoo News, il avait décrit l'IA comme un bouleversement, « pas seulement une opportunité, mais une menace », qu'il fallait apprendre à maîtriser.

Il succède dans ce rôle à David Sacks, investisseur et animateur de podcast, qui était le conseiller du président pour l'IA et les cryptomonnaies. Selon MS NOW, son statut d'employé spécial du gouvernement a expiré en mars 2026 ; il reste conseiller extérieur.

L'accord du 29 septembre

L'annonce prolonge un épisode survenu le mardi précédent. Le 29 septembre, après un déjeuner à la Maison-Blanche, six dirigeants ont signé un texte d'une page intitulé « engagement commun sur les responsabilités à la frontière » : Dario Amodei (Anthropic), Greg Brockman (OpenAI), Sundar Pichai (Google), Mark Zuckerberg (Meta), Elon Musk (xAI) et Jensen Huang (Nvidia).

Selon Al Jazeera, les entreprises s'y engagent à mettre en place des contrôles « robustes » sur leurs modèles, des équipes internes chargées de vérifier ces contrôles, un recours à des auditeurs externes indépendants, et des réunions régulières pour définir des standards communs. Le texte n'a aucune force juridique. Donald Trump l'a qualifié de « moralement contraignant ». Il a justifié ce choix ainsi : « Il y a une conviction qu'il devrait y avoir énormément d'autorégulation, et nous avons automatiquement une régulation avec le ministère de la Justice, le FBI, tout cela. »

Ce que l'on sait, ce que l'on ignore

On sait qui compose la Super Intelligence Force, à qui elle rend compte et de combien de temps elle dispose. On sait que l'accord du 29 septembre ne crée aucune obligation légale.

On ignore en revanche presque tout du reste. Le groupe aura-t-il un budget, du personnel, un pouvoir de contrainte ? Ses conclusions déboucheront-elles sur des règles, ou sur de nouveaux engagements volontaires ? Qui choisira les auditeurs « indépendants » de l'accord, qui les paiera, et qui lira leurs rapports ? Aucune des sources consultées ne répond à ces questions.

Le vocabulaire lui-même mérite attention. Le texte parle de « super-intelligence », là où la plupart des documents publics parlaient jusqu'ici d'« intelligence artificielle ». À propos du missile nord-coréen dit « à IA », Le Phare relevait combien un mot peut porter un message à lui seul. Ici, le terme installe l'idée d'une course dont l'enjeu serait le premier rang mondial.

Deux lectures qui s'opposent

Pour ses partisans, la démarche est pragmatique. L'IA évolue trop vite pour une loi figée ; mieux vaut coordonner les administrations, garder un dialogue étroit avec les entreprises et ne pas freiner l'innovation face à la Chine. La présence d'un responsable du renseignement à la tête du groupe signale aussi que l'IA est désormais traitée comme une question de sécurité nationale.

Pour ses critiques, la méthode revient à confier la surveillance aux surveillés. « Quelle autre industrie pesant des milliers de milliards de dollars corrige sa propre copie ? », demande Toby Walsh, chercheur en IA à l'université de Nouvelle-Galles du Sud, cité par Al Jazeera. David Krueger, de l'université de Montréal, y voit une manière de « réguler sans réguler ». Selon un sondage Quinnipiac rapporté par Yahoo News, 86 % des Américains souhaitent des standards de sécurité indépendants pour les entreprises de l'IA.

Un contraste avec l'Europe

L'Union européenne a fait un autre choix, sans renoncer pour autant au volontariat. Le Code de bonnes pratiques pour les modèles d'IA à usage général est volontaire, mais il s'adosse à une loi, l'AI Act, dont les obligations s'imposent et dont l'application est confiée à un office européen. Même retouché par le Digital Omnibus, ce cadre reste contraignant. À Washington, l'engagement volontaire n'est adossé, pour l'instant, à aucune règle propre à l'IA.

Ce que l'épisode fait apparaître

Les deux annonces de la semaine dessinent une architecture : une instance politique de coordination d'un côté, des promesses d'entreprises de l'autre, et entre les deux, des auditeurs dont on ne sait encore rien. Tout repose sur la qualité de contrôles conçus et organisés par les entreprises elles-mêmes.

D'où une question qui dépasse l'IA et cette semaine d'octobre : peut-on laisser ceux qui développent une technologie juger seuls de sa sécurité ?

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Repères de sources

La question suivante

Peut-on laisser ceux qui développent une technologie juger seuls de sa sécurité ?

Pour aller plus loin

Sur le Sentier du Savoir

Lycées bloqués en France : des revendications scolaires, des violences, et un mouvement difficile à lire

*Depuis le 21 septembre, des lycéens bloquent leurs établissements dans plusieurs régions de France. Parti de l'académie de Créteil, le mouvement s'est étendu en quelques jours. Il porte des revendications sur les conditions d'études ; il s'accompagne aussi de violences graves dans certaines villes. Les autorités ont durci leur réponse. Lire ce mouvement suppose de tenir ensemble des réalités que le débat public tend à séparer.*

Ce qui s'est passé

Le mouvement a commencé le 21 septembre dans des lycées de l'académie de Créteil, en Île-de-France, avant de gagner d'autres académies. Selon les décomptes rapportés par la presse et synthétisés par l'encyclopédie Wikipédia, on recensait à la fin de la journée du 1er octobre environ 900 actions, dont quelque 400 fermetures d'établissements. Ces chiffres restent des ordres de grandeur, établis à partir de sources différentes.

Le 1er octobre, selon CNews, le ministère de l'Intérieur a demandé aux préfets d'interdire les manifestations aux abords des lycées fermés.

Ce que disent les lycéens

Les revendications portent d'abord sur les conditions d'études. Les lycéens mobilisés évoquent des professeurs absents et non remplacés, des classes de 32 à 35 élèves, des emplois du temps chargés, des bâtiments dégradés et des salles où la température a pu atteindre 35 °C lors des épisodes de chaleur. Le stress lié à Parcoursup, la plateforme d'orientation vers l'enseignement supérieur, revient aussi souvent.

Ces griefs sont rattachés par les manifestants à une cause plus large : la politique de restriction budgétaire qui touche l'éducation publique. C'est le cadre dans lequel le mouvement s'inscrit lui-même.

Les violences

Le mouvement ne se résume pas à des blocages pacifiques. Des incendies, des agressions de personnels et des affrontements avec la police ont été signalés. À Marseille, un camion de pompiers a été pillé et incendié près du lycée Saint-Exupéry, et un bus brûlé près du lycée La Floride. À Nantes, le hall du lycée Nelson-Mandela a été détruit par le feu.

Ces faits sont graves. Ils mettent en danger des élèves, des personnels et des secours. Ils posent aussi une question difficile : qui en sont les auteurs ? Les lycéens mobilisés, des groupes extérieurs profitant des rassemblements, ou un mélange des deux ? À ce stade, les informations publiques ne permettent pas de répondre de façon générale.

Pourquoi ce mouvement compte

Les mouvements lycéens ont une place particulière dans l'histoire sociale française. Ils mobilisent des mineurs, pour la plupart sans droit de vote, dont la parole politique passe rarement par les canaux institutionnels. Le blocus est souvent l'un des rares moyens dont ils disposent pour être entendus.

Le moment n'est pas neutre non plus. Le débat sur les finances publiques, que Le Phare a abordé à propos du budget européen, se traduit en choix concrets : postes, remplacements, entretien des bâtiments. Les lycéens en décrivent les effets depuis la salle de classe.

Ce que l'épisode révèle

Le mouvement révèle d'abord la difficulté de raconter un événement à plusieurs visages. Deux récits simplifiés s'opposent. Dans le premier, une jeunesse légitimement révoltée par la dégradation de l'école ; les violences seraient marginales. Dans le second, un désordre organisé où les revendications serviraient de prétexte. Chacun de ces récits retient une partie des faits et laisse l'autre dans l'ombre.

Une lecture rigoureuse doit tenir les deux ensemble. Les conditions d'études décrites par les lycéens peuvent être vérifiées, établissement par établissement. Les violences doivent être établies, et leurs auteurs identifiés par la justice. L'existence de l'une ne réfute pas l'autre.

La philosophe Martha Nussbaum, que Le Phare a présentée, défendait une éducation qui forme des citoyens capables d'examiner leurs propres convictions et de comprendre celles des autres. Un mouvement lycéen met cette ambition à l'épreuve, des deux côtés : pour les jeunes qui s'expriment, comme pour les adultes qui les écoutent, ou non.

Une autre manière de regarder

On peut aussi s'intéresser à ce que les images ne montrent pas. Un incendie se filme ; une classe de 35 élèves, beaucoup moins. Le récit médiatique privilégie naturellement l'événement spectaculaire. C'est ce que Simone Weil appelait, d'une certaine manière, le défaut d'attention : la difficulté à regarder ce qui ne s'impose pas de lui-même.

Il faut aussi regarder la réponse publique. L'interdiction de manifester autour des lycées fermés vise à protéger les établissements et les personnes. Elle limite aussi un mode d'expression. Ces deux effets coexistent, et leur équilibre fait partie du débat.

Ce que nous pouvons en retenir

  • Séparer revendications et modes d'action : on peut examiner les unes sans approuver ni condamner en bloc les autres.
  • Prendre les chiffres comme des ordres de grandeur : les décomptes d'un mouvement en cours varient selon les sources.
  • Ne pas attribuer trop vite : savoir qui a commis les violences relève de l'enquête, pas du récit.

La question laissée ouverte

Le mouvement finira, comme les précédents. Les questions qu'il soulève, effectifs, remplacements, état des bâtiments, orientation, lui survivront. Reste à savoir si elles seront traitées, ou si le souvenir des images de violence suffira à les faire oublier.

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Repères de sources

La question suivante

Comment entendre les revendications d'un mouvement quand les images de violence occupent tout l'espace du récit ?

Pour aller plus loin

Sur le Sentier du Savoir

Bosnie-Herzégovine : trois présidents élus le même soir, et un pays qui vote par communautés

*Dimanche 4 octobre, environ 3,4 millions d'électeurs de Bosnie-Herzégovine étaient appelés aux urnes. Ils devaient élire, en une seule journée, les trois membres de la présidence collégiale, le Parlement national et les institutions des deux entités qui composent le pays. Les résultats préliminaires sont connus. Ils ne se lisent qu'à la lumière d'un système unique en Europe.*

Ce que disent les résultats préliminaires

Selon les chiffres préliminaires de la Commission électorale centrale, rapportés par Al Jazeera et PBS, trois candidats arrivent en tête pour les trois sièges de la présidence :

  • pour le siège bosniaque, le président sortant Denis Bećirović (SDP) ;
  • pour le siège serbe, Željka Cvijanović (SNSD) ;
  • pour le siège croate, Darijana Filipović (HDZ BiH).

La participation a été faible, et des problèmes ont été signalés avec le vote électronique. Les résultats définitifs, ainsi que la répartition des sièges dans les parlements, doivent encore être confirmés.

Un pays, deux entités, trois présidents

Le système institutionnel de la Bosnie-Herzégovine est issu des accords de Dayton, qui ont mis fin à la guerre de 1992-1995. Il repose sur un principe : aucune des trois communautés dites « constitutives », Bosniaques, Serbes et Croates, ne doit pouvoir imposer sa volonté aux deux autres.

Le pays est ainsi divisé en deux entités : la Fédération de Bosnie-Herzégovine, à majorité bosniaque et croate, et la Republika Srpska, à majorité serbe. La présidence de l'État est exercée collectivement par trois membres, un par communauté. Les électeurs de la Fédération élisent les membres bosniaque et croate ; ceux de la Republika Srpska, le membre serbe.

Un haut représentant international, aujourd'hui l'Allemand Christian Schmidt, dispose de pouvoirs étendus pour faire appliquer l'accord de paix, y compris celui d'imposer des lois ou de révoquer des responsables.

L'ombre de Milorad Dodik

Le scrutin s'est déroulé sous l'influence d'un homme qui n'était pas candidat. Milorad Dodik, figure dominante de la politique serbe de Bosnie depuis des années, a été condamné et interdit de fonctions publiques pendant six ans pour avoir défié les décisions du haut représentant. PBS le décrit comme un responsable politique prorusse qui pèse toujours sur la vie politique du pays.

Son parti, le SNSD, a présenté Željka Cvijanović pour le siège serbe, et Milorad Dodik a revendiqué la victoire de sa formation. En novembre 2025 déjà, une présidentielle anticipée en Republika Srpska avait été remportée par son allié Siniša Karan.

Pourquoi ce scrutin compte

Selon Al Jazeera, la campagne a été dominée par les difficultés économiques et les rivalités entre communautés. Le pays connaît une forte émigration de ses jeunes, des services publics fragiles et une économie qui peine à décoller.

La Bosnie-Herzégovine est aussi candidate à l'Union européenne. À propos du sommet UE–Balkans occidentaux de Tivat, Le Phare rappelait que l'élargissement suppose des institutions capables de prendre des décisions et de mettre en œuvre des réformes. C'est précisément ce qui manque souvent à Sarajevo.

Ce que l'épisode révèle

Le système de Dayton a atteint son premier objectif : la guerre ne s'est pas rallumée depuis trente ans. Mais il produit un effet secondaire. En organisant la représentation par communautés, il incite les partis à s'adresser d'abord à leur propre groupe. Un candidat a rarement intérêt à convaincre les électeurs des deux autres communautés, qui ne votent pas pour lui.

Le politiste Ernst Haas, que Le Phare a présenté, pensait que la coopération concrète entre États, dans des domaines techniques, pouvait progressivement créer des solidarités politiques. Appliquée à l'intérieur d'un pays, l'idée pose une question : des institutions communes peuvent-elles produire une identité commune, si les électeurs ne votent jamais ensemble ?

À propos des législatives lettones, nous rappelions qu'une victoire électorale n'est pas une majorité. En Bosnie-Herzégovine, la règle est encore plus nette : gagner un siège ne suffit pas, il faut ensuite gouverner avec ceux qu'on n'a pas affrontés.

Une autre manière de regarder

On peut aussi lire ces élections du côté des électeurs. La participation faible peut traduire une lassitude face à un système jugé bloqué. Elle peut aussi refléter l'émigration : une partie des inscrits vit à l'étranger. Dans les deux cas, elle rappelle que la légitimité d'un système ne tient pas seulement à ses règles, mais à la confiance que les citoyens lui accordent.

Ce que nous pouvons en retenir

  • Comprendre le cadre avant le résultat : en Bosnie-Herzégovine, chaque vote s'exprime dans une communauté et un territoire donnés.
  • Lire « préliminaire » comme une réserve : les résultats définitifs et la répartition des sièges peuvent encore nuancer le tableau.
  • Regarder qui n'est pas sur le bulletin : l'influence d'un responsable politique peut survivre à son inéligibilité.

La question laissée ouverte

Les accords de Dayton ont été pensés pour arrêter une guerre, pas pour gouverner un État pendant des décennies. Trente ans plus tard, la question reste posée : faut-il réformer un système qui a garanti la paix, au risque de la fragiliser, ou le conserver, au risque de bloquer l'avenir européen du pays ?

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Repères de sources

La question suivante

Un système conçu pour garantir la paix entre communautés peut-il aussi permettre à un pays de décider ensemble ?

Pour aller plus loin

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