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Seconde intercalaire : à Versailles, la CGPM vote sur la fin du raccord entre l’heure officielle et la rotation de la Terre

Ce mardi 13 octobre s'ouvre à Versailles la 28e Conférence générale des poids et mesures (CGPM). Elle se tient jusqu'au 15 octobre. Tous les quatre ans environ, les États membres du Bureau international des poids et mesures (BIPM) s'y accordent sur les unités qui servent à mesurer le monde. Le kilogramme, le mètre et la seconde relèvent de cette instance, qui n'attire guère l'attention. Cette année, l'un des textes soumis aux délégués touche à une chose que chacun utilise sans y penser : l'heure. Le projet de résolution C porte sur le temps universel coordonné (UTC). Il pourrait mettre fin à la seconde intercalaire, ce petit ajustement qui raccorde depuis plus d'un demi-siècle l'heure des horloges atomiques à la rotation de la Terre.

Deux horloges qui ne battent pas au même rythme

L'heure officielle du monde, UTC, repose sur deux références. La première est la seconde du Système international, définie par la physique atomique et d'une régularité presque parfaite. La seconde est la rotation de la Terre, mesurée par le temps universel UT1, qui sert à repérer le jour et la nuit. Or la Terre n'est pas une horloge. Sa rotation varie au gré de phénomènes que la géodésienne Lucia McCallum (université de Tasmanie), interrogée par la chaîne australienne ABC, énumère : « l'atmosphère, le vent, les grands courants océaniques, la fonte des glaciers, les grands volcans […] » (traduit de l'anglais).

Pour que les deux échelles ne s'éloignent pas, une règle internationale existe depuis 1972. Quand l'écart entre UT1 et UTC approche 0,9 seconde, on insère dans UTC une seconde intercalaire, positive ou négative. La résolution de 2022 de la CGPM rappelle que cette procédure relève d'une recommandation de l'Union internationale des télécommunications (UIT), la TF.460-6. Selon ABC, 27 secondes intercalaires ont ainsi été insérées. La dernière date de la fin de l'année 2016.

Ce qui est déjà décidé, ce qui reste à voter

Le principe de l'abandon n'est pas nouveau. En 2022, la 27e CGPM a adopté une résolution qui « décide que la valeur maximale de l'écart (UT1-UTC) sera augmentée en 2035 ou avant » (traduit de l'anglais). Elle a chargé le Comité international des poids et mesures (CIPM) de consulter l'UIT et de préparer, pour la conférence suivante, un projet de résolution sur cette nouvelle valeur maximale.

C'est ce texte qui arrive à Versailles. Le BIPM a publié la liste des documents de la conférence : on y trouve le projet de résolutions et un rapport du Comité consultatif du temps et des fréquences (CCTF) consacré au projet C. Selon New Atlas, qui s'appuie sur le *Financial Times*, la proposition ferait courir la nouvelle règle à partir du 20 mai 2027. Le seuil retenu permettrait de laisser l'écart grandir jusqu'à une heure entière. Le Phare n'a pas pu vérifier ces deux paramètres dans un texte officiel lisible. Ils restent donc ceux d'un projet rapporté par la presse, pas d'une décision.

Le vote n'a pas encore eu lieu. La conférence se clôt le 15 octobre ; d'ici là, rien n'est acquis.

Pourquoi maintenant

Deux raisons reviennent dans la presse, et selon ABC c'est la seconde qui a pressé le calendrier. La première tient aux systèmes informatiques. Une minute de 61 secondes est une anomalie pour beaucoup de logiciels, et des pannes passées chez Cloudflare et Reddit ont été attribuées à des secondes intercalaires. La seconde est plus inattendue : depuis 2020 environ, la Terre tourne un peu plus vite. Si la tendance se prolongeait, il faudrait un jour non plus ajouter une seconde, mais en retirer une. Or cela ne s'est jamais fait. « Cela n'est jamais arrivé, et le logiciel prévu pour cela n'a donc jamais été testé », résume Darryl Veitch, de l'université de technologie de Sydney (traduit de l'anglais). Tous ne partagent pas cette inquiétude : selon ABC, Michael Wouters, du National Measurement Institute australien, juge qu'une seconde négative poserait moins de difficultés qu'une seconde ajoutée.

Une seconde qui pourrait elle-même changer

La conférence de Versailles est aussi une étape d'un autre chantier. La seconde repose aujourd'hui sur une transition de l'atome de césium, fixée à la fin des années 1960. Les horloges dites optiques font désormais beaucoup mieux. Le BIPM a publié une feuille de route vers une nouvelle définition, adoptée « peut-être en 2030 » (traduit de l'anglais). Selon la foire aux questions du BIPM, la proposition peut être présentée au plus tôt en 2026, et la nouvelle définition ratifiée au plus tôt en 2030. Les délégués ne remplaceront donc pas la définition cette semaine.

Il en résulte un paradoxe apparent. D'un côté, l'unité de temps devient toujours plus précise. De l'autre, l'heure officielle cesserait de suivre, à la seconde près, le mouvement qui a longtemps défini le temps lui-même, à savoir le tour de la Terre sur son axe.

Ce que la mesure ne dit pas

Une unité de mesure n'est pas un fait de nature : c'est un accord. Michael Wouters le rappelle à propos de la durée du jour : « Il n'y avait pas de valeur exacte au départ, parce qu'elle changeait tout le temps » (traduit de l'anglais). La seconde atomique a été choisie parce qu'elle ne change pas. La rotation terrestre, elle, change, et c'est précisément ce qu'elle a de vivant : atmosphère, vents, courants océaniques, glaces, volcans y laissent leur trace.

En laissant l'écart grandir, les métrologues ne font pas disparaître ce mouvement. Ils le sortent de l'heure de tous les jours pour le confier aux spécialistes, astronomes et géodésiens, qui continueront de mesurer UT1. Le choix a un coût : sur des décennies, l'heure des horloges s'éloignera lentement de celle du Soleil, et le rattrapage, s'il vient un jour, devra se faire en bloc. En face, l'argument des métrologues et des opérateurs de réseaux tient à la continuité parfaite que ces réseaux exigent. Il dit aussi quelque chose de ce que nous attendons d'une mesure : qu'elle soit stable, comparable et utilisable par des machines, même si elle s'éloigne un peu de ce qu'elle mesurait à l'origine.

D'où la question que pose la conférence de Versailles, bien au-delà de quelques secondes : faut-il que l'heure des horloges suive la rotation de la Terre, ou la Terre n'est-elle plus la bonne mesure du temps ?

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Repères de sources

La question suivante

Faut-il que l'heure des horloges suive la rotation de la Terre, ou la Terre n'est-elle plus la bonne mesure du temps ?

Pour aller plus loin

Sur le Sentier du Savoir

OpenAI publie 722 démonstrations mathématiques, en retire trois le lendemain : qui dit qu’une preuve est vraie ?

Le 6 octobre 2026, à 18 heures (heure de l'Est américain, selon Scientific American), OpenAI a déposé dans un dépôt public de la plateforme GitHub 722 manuscrits de mathématiques. Tous ont été produits par un modèle interne que l'entreprise ne rend pas public. Selon Retraction Watch, ces textes revendiquent des avancées sur 372 problèmes, en géométrie, en algèbre, en informatique théorique et dans d'autres domaines. Le lendemain, 7 octobre, OpenAI retirait trois de ces manuscrits. L'épisode est bref, mais il pose une question que les mathématiques avaient rarement eu à se poser à cette échelle : que faire de résultats produits plus vite qu'on ne peut les lire ?

Ce qui a été publié

Le dépôt, intitulé `openai/math`, présente aujourd'hui un catalogue de 719 manuscrits regroupés en 372 « familles ». D'après sa page de présentation, le modèle s'est vu soumettre environ 4 000 problèmes au cours de l'évaluation ; seuls les résultats jugés suffisamment significatifs ont été retenus. Parmi les résultats annoncés, Scientific American cite une solution de la conjecture de Kakeya en dimension quatre, des améliorations d'algorithmes importants et des avancées en direction de l'hypothèse de Riemann. Selon un porte-parole d'OpenAI cité par le magazine, presque tous ces résultats proviennent d'une seule consigne donnée à un seul agent d'IA, certains ayant pu demander plusieurs tentatives.

Ces affirmations ne sont pas toutes au même niveau. La page du dépôt indique qu'environ 42 % des résultats principaux sont accompagnés d'une formalisation en Lean, un langage informatique qui vérifie mécaniquement chaque étape d'une démonstration. Elle avertit aussi que certains des résultats non formalisés « pourraient comporter des problèmes ». Un porte-parole d'OpenAI a reconnu auprès de Retraction Watch qu'environ la moitié des résultats avaient été publiés sans confirmation.

L'erreur de signe et les trois retraits

Le 7 octobre, OpenAI a annoncé le retrait de trois manuscrits à cause d'une erreur de signe. Selon l'annonce rapportée par Retraction Watch, cette erreur invalidait un argument dans un premier manuscrit, et la construction que deux autres textes empruntaient à celui-ci. L'entreprise dit avoir repéré ces erreurs lors d'un audit interne. Elle a en outre révisé quatorze autres manuscrits : réparations de preuves, énoncés corrigés, hypothèses et dépendances clarifiées, et une référence obsolète remplacée.

Le dépôt précise que les corrections sont enregistrées comme de nouvelles versions, les précédentes restant accessibles. Un porte-parole d'OpenAI a déclaré à Retraction Watch que l'entreprise accueillait les critiques de la communauté mathématique et s'engageait à corriger les erreurs identifiées, ou à retirer les textes qu'on ne pourra pas réparer.

L'enchaînement montre une chose simple : dans une démonstration, une erreur locale peut se propager. Un résultat n'est pas une pièce isolée ; d'autres s'appuient sur lui. Quand des centaines de textes sont publiés en même temps, une seule faille peut en entraîner plusieurs, et il faut quelqu'un pour la trouver.

Ce que la vérification par machine garantit, et ce qu'elle ne garantit pas

La formalisation en Lean apporte une garantie forte : un résultat qui y est vérifié est considéré comme quasi certain sur le plan de la logique. Mais, souligne Scientific American, il revient encore aux mathématiciens de juger si ces preuves contiennent des idées nouvelles et importantes, et il leur faudra des mois pour le faire. Une formalisation suppose d'ailleurs que l'énoncé formel corresponde bien à la question posée en langage mathématique ordinaire, ce qu'un expert doit encore vérifier.

Il y a donc au moins trois étages : la preuve est-elle correcte, le résultat est-il celui qu'on annonce, et apporte-t-il quelque chose ? La machine peut répondre au premier, pour environ 42 % des résultats principaux selon le dépôt. Les deux autres restent l'affaire de lecteurs humains.

Des réactions partagées

La publication intervient dans un climat déjà tendu. Retraction Watch rappelle l'annonce par OpenAI, le 8 septembre, d'une résolution du problème de Navier-Stokes par un système d'IA, et les critiques qui ont suivi : plus de 8 000 chercheurs ont soutenu une prise de position critique sur la manière dont elle avait été faite. Le 21 septembre, selon Scientific American, OpenAI a annoncé la création d'un groupe consultatif indépendant de mathématiciens sur la publication de résultats produits par IA. Selon le magazine, ce groupe recommande aux entreprises de publier le modèle, les consignes exactes et le temps de calcul de chaque résultat ; OpenAI dit ne vouloir divulguer que le temps de calcul moyen et quelques statistiques, sans les consignes.

Les avis divergent. Une association de mathématiciens, l'Association for Human Mathematics, a jugé le 7 octobre que publier plus de 700 fichiers d'un coup relevait d'une démonstration de puissance plutôt que d'un travail savant. Alex Townsend, de l'université Cornell, estime qu'OpenAI aurait dû annoncer d'abord les manuscrits vérifiés en Lean, puis demander de l'aide pour les autres. Andrew Sutherland, du MIT, demandait dès le 6 octobre, dans Scientific American, de tenir pour non vérifiées les affirmations sur des solutions obtenues en une seule fois, tant que le modèle ne serait pas publié et les résultats reproduits ; après les retraits, il a jugé auprès de Retraction Watch que la réaction rapide d'OpenAI était responsable. Daniel Litt, de l'université de Toronto, voit au contraire dans cette publication une bonne chose pour les mathématiques, et ne voit pas de raison de demander à l'entreprise de garder ces résultats secrets.

Ce qui reste incertain

Plusieurs points ne sont pas établis à ce jour. On ignore combien des résultats non formalisés résisteront à la lecture des spécialistes. On ne sait pas non plus quelle part des 372 familles constitue une avancée réelle, ni ce que les annonces les plus spectaculaires valent une fois examinées en détail. Faute d'accès au modèle et aux consignes, personne en dehors d'OpenAI ne peut reproduire la manière dont ces textes ont été obtenus. Enfin, les chiffres circulant dans la presse varient selon ce qu'ils comptent : manuscrits, problèmes, résultats principaux ou formalisations.

Quand la production dépasse la lecture

En mathématiques, un résultat devient un savoir à l'issue d'un long processus : des spécialistes lisent la preuve, la discutent, la reprennent, l'enseignent, s'en servent pour aller plus loin. Ce processus suppose un rythme humain. La publication d'OpenAI ne remet pas en cause la vérité d'une démonstration correcte, mais elle dissocie deux choses qui allaient jusqu'ici ensemble : produire un résultat et le faire reconnaître. La vérification par machine couvre une partie du chemin, pas sa totalité. Reste à savoir qui, et à quel rythme, accomplira le reste.

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Repères de sources

La question suivante

Quand une machine produit plus de démonstrations que les mathématiciens ne peuvent en lire, qu'est-ce qui fait qu'un résultat devient un savoir ?

Pour aller plus loin

Sur le Sentier du Savoir

Sanctions contre la Cour pénale internationale : Washington vise désormais l’institution, plus seulement ses juges

Le vendredi 9 octobre 2026, le secrétaire d'État américain Marco Rubio a annoncé, dans une vidéo publiée sur les réseaux sociaux, que les États-Unis sanctionnaient la Cour pénale internationale (CPI). Non plus quelques-uns de ses magistrats, comme depuis 2025, mais l'institution elle-même. « Nous allons interdire les transactions avec cette cour voyou », a-t-il déclaré, en appelant les alliés de Washington à suivre, faute de quoi les États-Unis poursuivraient le démantèlement de la Cour « pièce par pièce ».

La mesure ne prend pas effet tout de suite : les entreprises et les personnes américaines qui travaillent avec la Cour disposent de six mois pour rompre leurs relations. C'est dans ce délai que se joue désormais la suite.

Ce que prévoient les sanctions

Selon l'agence Associated Press, les sanctions coupent la Cour des services financiers américains, des entreprises technologiques américaines et de l'usage du dollar ; Euronews précise qu'elles gèlent ses avoirs détenus aux États-Unis. Al Jazeera fait état d'exemptions, notamment pour les télécommunications, certains logiciels, les pensions et les transactions liées aux personnes détenues. Le détail exact de ce qui sera interdit, et de ce qui restera toléré, n'est pas encore entièrement public.

Le motif avancé par Washington est constant : la Cour aurait outrepassé ses pouvoirs en poursuivant des responsables de pays qui ne sont pas membres, comme Israël, qui n'a jamais adhéré à son statut, pas plus que les États-Unis. Le bureau de Benjamin Netanyahou, visé par un mandat d'arrêt de la CPI depuis novembre 2024 pour des crimes présumés à Gaza, a salué la décision et qualifié la Cour d'« organe politique ».

L'annonce est intervenue peu après l'attribution du prix Nobel de la paix à Navi Pillay, ancienne juge de la CPI. Euronews précise toutefois que la décision avait été prise bien avant : la coïncidence de calendrier ne suffit pas à établir un lien de cause à effet.

Une escalade engagée depuis février 2025

Le 9 octobre n'est pas un point de départ, mais l'aboutissement d'une série. Le 6 février 2025, Donald Trump signe le décret 14203, qui autorise des sanctions contre la Cour après les mandats d'arrêt visant Benjamin Netanyahou et son ancien ministre de la Défense Yoav Gallant. Suivent, au fil des mois, le procureur Karim Khan, quatre juges en juin 2025, quatre autres magistrats en août, deux juges encore en décembre : plus d'une douzaine de juges et de procureurs au total. Washington a aussi visé la rapporteuse spéciale de l'ONU sur les territoires palestiniens, Francesca Albanese, et trois organisations palestiniennes de défense des droits humains.

Ce que ces sanctions individuelles signifient concrètement, l'une des juges visées, la Canadienne Kimberly Prost, l'a raconté à l'Irish Times en décembre 2025 : cartes bancaires fermées du jour au lendemain, achats en ligne devenus presque impossibles, difficultés à changer de l'argent ou à en envoyer à sa famille. Étendues à l'institution, ces contraintes touchent désormais le paiement des salaires, la gestion des comptes et l'infrastructure informatique d'une juridiction qui emploie plusieurs centaines de personnes.

En février 2026, selon Reuters, un haut responsable américain avait menacé de nouvelles sanctions si la Cour ne modifiait pas son statut pour exclure toute enquête visant le président américain et ses proches collaborateurs. Human Rights Watch et trois autres organisations ont attaqué les sanctions devant un tribunal fédéral américain le 11 août 2026 ; la procédure est en cours.

Ce que dit la Cour, ce que disent ses soutiens

La Cour dénonce une « tentative d'entraver le cours de la justice » et une « attaque contre l'État de droit ». Sa présidente, la juge japonaise Tomoko Akane, affirme qu'elle continuera à remplir son mandat « avec indépendance et impartialité ». La CPI a appelé ses 125 États parties à la défendre : son sort, dit-elle, dépend désormais aussi de ceux qui l'ont créée.

Les réactions ont été rapides. Les ministres des Affaires étrangères du Canada, du Danemark, de la France, de l'Allemagne, de l'Italie, du Japon, des Pays-Bas et du Royaume-Uni ont exprimé, dans une déclaration commune, leur « regret » et leur « fort désaccord ». Le secrétaire général de l'ONU, António Guterres, s'est dit « profondément alarmé » ; le haut-commissaire aux droits de l'homme, Volker Türk, juge les sanctions « inacceptables ». La Commission européenne les a qualifiées de « profondément regrettables » et s'est dite prête à prendre « toute mesure nécessaire » pour que la Cour puisse travailler. Samedi, la cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, a déclaré que les attaques contre la Cour n'étaient « pas acceptables » et demandé à Washington de revenir sur sa décision.

Le front n'est pas uniforme pour autant. Le Venezuela et le Tchad ont annoncé cette année leur retrait du Statut de Rome, Nauru est le dernier État à l'avoir fait, et Rubio mise sur l'isolement progressif de la Cour.

Le levier européen : le « statut de blocage »

La principale arme en discussion est le règlement européen dit « de blocage », adopté en 1996 pour protéger les entreprises européennes des sanctions américaines contre Cuba, la Libye et l'Iran. Il interdit aux sociétés de l'Union de se conformer à des sanctions extraterritoriales jugées illégitimes, « activement ou par omission délibérée ». Le ministre belge des Affaires étrangères, Maxime Prévot, demande son activation. Son homologue néerlandais, Tom Berendsen, dont le pays accueille la Cour à La Haye, le qualifie d'« option nucléaire » : il placerait les entreprises européennes entre deux droits contradictoires, celui de Bruxelles qui interdit d'obéir et celui de Washington qui sanctionne la désobéissance.

Aucune décision n'est prise à ce stade. Le commissaire européen à la Justice, Michael McGrath, voit dans le délai de six mois « une marge de dialogue », et la déclaration de Kaja Kallas salue la disposition américaine à discuter de ses griefs avec les États parties.

Ce qui est établi, ce qui reste ouvert

Sont établis : la décision américaine du 9 octobre, le délai de six mois, la liste des magistrats déjà sanctionnés, les déclarations de soutien européennes et onusiennes. Restent incertains : la portée précise des exemptions, la capacité de la Cour à remplacer à temps ses prestataires bancaires et informatiques, l'activation du statut de blocage, l'issue du recours américain et la façon dont les procédures en cours, contre des responsables russes, israéliens, philippins ou soudanais, seront affectées.

Une juridiction et ses fournisseurs

La CPI a été créée en 1998 pour qu'aucun responsable, si puissant soit-il, ne soit hors d'atteinte. Elle n'a ni police ni territoire : elle dépend des États pour arrêter les suspects, et, on le découvre, d'entreprises privées pour payer ses employés et stocker ses dossiers. Les sanctions n'interdisent pas à la Cour de juger ; elles s'attaquent à ce qui lui permet de fonctionner. Et ce point de vulnérabilité se trouve en grande partie dans le pays qui conteste sa compétence.

La question dépasse la Cour. Elle rejoint celle que posait déjà la fusion Paramount–Warner, autorisée sous conditions dont la vérification reste à organiser, ou le rapport d'OpenAI sur les opérations d'influence, que seule l'entreprise peut vérifier : qui contrôle le contrôleur, et avec quels moyens ? Ici, la difficulté est inversée. Le contrôleur existe, il est indépendant sur le papier, mais ses outils appartiennent à un tiers qui peut les lui retirer.

Une justice internationale peut-elle juger les puissants quand elle dépend, pour fonctionner, des services de ceux qu'elle pourrait poursuivre ?

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Influence : OpenAI dit avoir démasqué des campagnes russe et iranienne, et reste seule à pouvoir le prouver

Le 8 octobre 2026, OpenAI a publié un rapport annonçant la fermeture de comptes russes et iraniens qui utilisaient ChatGPT dans des opérations d'influence. L'une d'elles, menée depuis la Russie et tournée vers l'Amérique latine, est selon l'entreprise la plus étendue qu'elle ait jamais interrompue. L'autre, en provenance d'Iran, a réussi à faire publier près d'une centaine d'articles signés par des auteurs qui n'existent pas.

Le rapport est riche, détaillé, souvent instructif. Il a aussi une particularité qu'il faut garder à l'esprit en le lisant : presque tout ce qu'il affirme repose sur ce qu'OpenAI est seule à pouvoir observer, les conversations de ses propres utilisateurs.

Une opération russe qui écrivait surtout pour ses chefs

L'opération russe, qu'OpenAI a baptisée « Dark Clark », visait à affaiblir l'image de l'Ukraine en Amérique latine et à peser sur la politique locale, en particulier en Argentine et en Bolivie, selon les comptes rendus de la presse latino-américaine. Les opérateurs accédaient à ChatGPT par des réseaux privés virtuels (VPN), le service n'étant pas disponible depuis la Russie.

Le détail le plus surprenant concerne l'usage qu'ils en faisaient. La production de contenus de propagande n'occupait qu'une minorité de leur activité. L'essentiel servait à rédiger et mettre à jour des rapports internes destinés à des supérieurs non identifiés. C'est d'ailleurs la lecture de ces rapports qui a permis à OpenAI de reconstituer l'opération.

On y découvre un dispositif de façade : un prétendu centre de recherche, le « Social Research Center », animé sous l'identité fictive d'une certaine Mia Clark, qui recrutait des chercheurs locaux. Selon OpenAI, ceux-ci ont travaillé de bonne foi, sans savoir pour qui.

L'épisode le plus concret s'est déroulé au Pérou. Les opérateurs disent avoir envoyé un faux courriel au nom de la direction régionale de l'éducation de Lima, incitant des établissements à organiser, autour de la journée de la diversité culturelle du 21 mai, des activités consacrées à l'Ukraine et mettant en avant Stepan Bandera. Le choix n'a rien d'anodin : le nationaliste ukrainien est une figure honorée par une partie de l'Ukraine, mais son mouvement est tenu en Pologne pour responsable des massacres de Volhynie, en 1943. Le quotidien péruvien *Extra* a rendu compte d'au moins une de ces activités ; un article polonais l'a ensuite relayée, et un eurodéputé polonais d'extrême droite a proposé d'interdire l'entrée du pays aux partisans de Bandera. « Le faux russe s'est ainsi nourri des tensions historiques entre Ukrainiens et Polonais, et les a nourries en retour », écrit OpenAI.

C'est cette réaction d'une personnalité politique, dans un pays tiers, qui a conduit l'entreprise à classer l'opération en catégorie 5 sur une échelle de 6, l'« échelle de propagation » (*Breakout Scale*) proposée en 2020 par le chercheur Ben Nimmo. OpenAI dit n'avoir jamais interrompu d'opération de ce niveau auparavant.

Une campagne iranienne de faux auteurs

La seconde opération fonctionnait autrement. Rédigés en persan et en anglais, ses contenus portaient surtout sur la guerre entre les États-Unis et l'Iran, et dans une moindre mesure sur la politique américaine. Sept auteurs fictifs proposaient, puis peaufinaient avec l'aide de ChatGPT, de longs articles destinés à de petits médias à travers le monde. Près de cent ont été publiés.

Parmi les titres concernés figurent la section communautaire de Daily Kos, un site progressiste américain, et Middle East Monitor, basé au Royaume-Uni, qui aurait publié au moins 21 textes de quatre de ces faux auteurs selon NBC News. Daily Kos rappelle que les contributions de sa section communautaire ne sont pas relues par sa rédaction avant publication. Pour Middle East Monitor, Nasim Ahmed reconnaît que des opérations d'influence de plus en plus sophistiquées « posent des difficultés à l'ensemble des médias ».

OpenAI estime que cette campagne ressemble à celle d'un prestataire commercial travaillant à la demande, sans pouvoir identifier le client.

Ce que l'on sait, et d'où on le sait

Un constat traverse les deux affaires : les campagnes qui parviennent à placer leurs récits dans des médias établis atteignent un public plus large que celles qui reposent sur de faux comptes de réseaux sociaux. L'IA n'y sert pas à inonder les réseaux, mais à rendre crédible un texte qui, il y a quelques années, aurait trahi son origine. Darren Linvill, codirecteur du Media Forensics Hub de l'université Clemson, résume l'ambivalence : les opérateurs russes cherchaient d'abord « un raccourci pour travailler moins », mais l'IA leur a été utile « au-delà du simple raccourci ».

Reste la question des preuves. Plusieurs éléments ont été confirmés de l'extérieur : l'activité scolaire au Pérou, la réaction polonaise, les articles publiés sous de faux noms. Mais le lien entre ces faits et des opérateurs russes ou iraniens, lui, repose sur l'analyse d'OpenAI. L'entreprise reconnaît elle-même ne pas avoir pu corroborer certaines affirmations des rapports internes, et note que les opérateurs s'attribuaient parfois des événements qu'ils n'avaient pas organisés. Autrement dit, une partie de la matière première du rapport est composée de bilans écrits par des propagandistes pour impressionner leur hiérarchie.

Ni les pays visés, ni le nombre de comptes fermés, ni l'audience réelle des contenus ne sont précisément établis à ce stade. Aucune autorité péruvienne, argentine ou bolivienne ne s'était exprimée publiquement sur le fond dans les sources consultées.

Un contrôleur qui est aussi partie prenante

Ces rapports, qu'OpenAI publie régulièrement depuis 2024, ont une utilité réelle : ils documentent des méthodes que personne d'autre ne peut voir de l'intérieur. Ils ont aussi une dimension de communication. Une entreprise qui annonce avoir démasqué des campagnes étrangères montre qu'elle surveille ses usages, au moment où les États-Unis viennent de confier à une « Super Intelligence Force » le suivi de l'IA, sans règle contraignante, et où la question de l'autorégulation des développeurs reste ouverte. Le même rapport ne dit rien, et ne peut rien dire, de ce que l'entreprise n'a pas détecté.

Rien n'indique que les faits décrits soient faux. Mais leur vérification se heurte à une asymétrie nouvelle : seule la plateforme dispose des échanges qui révèlent l'opération. Les médias trompés peuvent constater qu'ils ont publié un faux auteur ; ils ne peuvent pas savoir qui l'a inventé. Comme dans les guerres où chaque camp publie sa version, la difficulté n'est pas seulement de distinguer le vrai du faux, mais de savoir qui est en mesure de le faire.

Quand l'entreprise qui fournit l'outil est seule à voir comment on l'a détourné, qui peut vérifier ce qu'elle en dit ?

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Ebola atteint le Kenya : ce que dit un premier cas sur une épidémie qu’on ne parvient pas à contenir

Le mardi 6 octobre 2026, le ministre kényan de la Santé, Aden Duale, a confirmé le premier cas d'Ebola de l'histoire du pays. Le malade, un Kényan qui vivait depuis sept ans en République démocratique du Congo, est mort la veille au soir dans un hôpital de Nairobi. Il était arrivé dans la capitale le samedi précédent, par avion, après avoir franchi le contrôle sanitaire de l'aéroport.

Un cas isolé, pris en charge et suivi : rien, à ce stade, n'indique une transmission au Kenya. Mais ce cas rappelle qu'à quelques centaines de kilomètres de là se déroule, depuis cinq mois, l'une des plus graves épidémies d'Ebola jamais enregistrées, causée par une forme du virus contre laquelle il n'existe ni vaccin ni traitement homologué.

Le trajet d'un malade

Les autorités kényanes ont reconstitué son parcours. L'homme était malade depuis environ un mois et avait été soigné dans plusieurs hôpitaux au Congo. Il a ensuite gagné par la route Kampala, la capitale ougandaise, où il a pris un vol de la compagnie Jambojet pour Nairobi. À l'arrivée, il a passé le dépistage sanitaire. Selon le directeur général de la santé, Patrick Amoth, des médicaments avaient masqué ses symptômes. Admis à l'hôpital avec de la fièvre, des frissons et des saignements sous la peau, il a été aussitôt isolé. Il a été inhumé mardi, selon les protocoles de sécurité.

Le travail commence maintenant. Vingt-huit personnes ont été identifiées comme contacts directs au Kenya, parmi lesquelles des proches et des soignants. Les autorités recherchent aussi les 23 autres passagers du vol et ses quatre membres d'équipage. Tous doivent rester sous surveillance pendant 21 jours, la durée maximale d'incubation du virus. L'Organisation mondiale de la santé (OMS) a fait livrer un millier de tests et un millier de kits de protection dans les comtés jugés à risque. Le Centre africain de contrôle des maladies (Africa CDC) a envoyé une équipe. « Nous avons maintenu, comme pays, un niveau d'alerte élevé depuis le début de l'épidémie en mai », a déclaré le ministre.

Une épidémie hors norme

L'épidémie a été déclarée à la mi-mai dans la province de l'Ituri, au nord-est de la RDC. Elle avait sans doute commencé plusieurs mois plus tôt sans être repérée. Elle compte désormais plus de 8 000 cas et plus de 4 000 morts, selon les chiffres rapportés par l'agence AP. C'est la deuxième épidémie d'Ebola la plus importante jamais enregistrée, derrière celle d'Afrique de l'Ouest de 2014-2016, et la plus rapide : elle avait déjà dépassé 5 000 cas à la mi-août. L'OMS l'a déclarée urgence de santé publique de portée internationale, son plus haut niveau d'alerte, et maintient ce statut.

Avant le Kenya, l'épidémie avait déjà touché deux autres pays. L'Ouganda a compté 20 cas et deux morts avant d'être déclaré exempt de la maladie en août. Un médecin rentré du Congo en France en juin a été testé positif, sans propagation ultérieure.

Le virus en cause n'est pas celui que l'on combat d'habitude. Il s'agit de l'espèce Bundibugyo, plus rare que l'espèce Zaïre responsable des grandes épidémies récentes. Le vaccin existant, Ervebo, a été mis au point contre l'espèce Zaïre. On ne sait pas encore s'il protège réellement contre Bundibugyo. Un programme l'évalue en Ituri auprès des soignants et des personnes en première ligne. Les premiers essais d'un vaccin conçu spécifiquement contre Bundibugyo ont commencé en juillet au Royaume-Uni, puis au Canada. Faute de traitement, la létalité de cette forme peut atteindre 50 %.

Pourquoi on ne la contient pas

L'OMS résume les conditions du terrain : une crise humanitaire, une région reculée et densément peuplée, l'insécurité, de forts mouvements de population et de marchandises. L'est du Congo est en guerre. Le groupe armé M23 contrôle une large part du Nord et du Sud-Kivu, d'autres milices sont actives en Ituri, et des centaines de milliers de personnes sont déplacées. Suivre les contacts d'un malade suppose de pouvoir les retrouver, puis de revenir les voir chaque jour pendant trois semaines. Dans une zone de combats, c'est souvent impossible.

Le cas kényan montre l'autre versant du problème. Un malade en phase avancée a franchi une frontière terrestre, embarqué sur un vol international, puis passé un contrôle à l'arrivée. Le dispositif kényan n'a pas failli au point d'empêcher la prise en charge : l'homme a été isolé dès son admission. Mais le filtre de l'aéroport ne l'a pas arrêté. Un contrôle à la frontière repère surtout la fièvre. Il ne voit ni une maladie en incubation, ni des symptômes atténués par des médicaments.

Ce que l'on sait, ce que l'on ignore

Ce qui est établi : le diagnostic du cas kényan, le parcours du malade, l'absence de vaccin homologué contre Bundibugyo, l'ampleur de l'épidémie congolaise.

Ce qui reste incertain : d'abord, l'issue de la surveillance des contacts, qui ne sera connue qu'à la fin du délai de 21 jours. Ensuite, l'efficacité d'Ervebo contre cette espèce. Enfin, le nombre réel de cas au Congo : dans les zones inaccessibles, une partie des malades et des morts échappe au décompte, et les chiffres publiés sont plus probablement un plancher qu'un total.

Où se joue la protection

Chaque nouveau pays touché provoque la même réaction : renforcer les contrôles aux frontières et dans les aéroports. Le réflexe est compréhensible, et ces contrôles ont un rôle : ils rassurent, ils repèrent certains cas, ils déclenchent l'isolement. Le cas de Nairobi montre aussi leurs limites. Le malade est passé, et c'est la vigilance de l'hôpital qui a pris le relais.

L'essentiel du risque se forme en amont, en Ituri et dans les Kivus, là où l'on manque de soignants, de tests, de routes sûres et de vaccins éprouvés. Le Phare a déjà rencontré cette tension à propos de l'accident de laboratoire suspecté d'Irkoutsk : la confiance dans une autorité sanitaire se joue avant que l'on sache. Elle rejoint aussi la question posée par le dernier Fil du Phare : qui doit porter le prix de ce que l'on ne voit pas encore ? Un malade arrêté à l'arrivée se compte ; une contamination évitée à la source ne se voit jamais.

D'où la question que ce premier cas laisse ouverte : quand une épidémie lointaine franchit une frontière malgré les contrôles, qu'est-ce qui protège vraiment, le filtre à l'arrivée ou l'effort là où elle naît ?

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Repères de sources

La question suivante

Quand une épidémie lointaine franchit une frontière malgré les contrôles, qu'est-ce qui protège vraiment : le filtre à l'arrivée, ou l'effort là où elle naît ?

Pour aller plus loin

Sur le Sentier du Savoir

Paramount et Warner Bros. ne font plus qu’un : ce que promet la fusion, et pour combien de temps

Le 6 octobre 2026, Paramount Skydance a finalisé le rachat de Warner Bros. Discovery. L'opération est valorisée à 111 milliards de dollars, dette comprise, soit environ 81 milliards pour les seules actions. Les actionnaires de Warner reçoivent environ 31 dollars par action, en numéraire. Sous un même toit se retrouvent désormais deux studios historiques d'Hollywood, CBS et CNN, les chaînes câblées TNT, TBS, MTV, Nickelodeon, Comedy Central ou BET, et deux plateformes de streaming, HBO Max et Paramount+.

La veille encore, des abonnés tentaient d'empêcher la clôture devant la Cour suprême des États-Unis. La juge Elena Kagan a rejeté leur demande en urgence quelques heures après son dépôt, sans motiver sa décision. La fusion n'a pas été autorisée telle quelle pour autant : elle a été achetée au prix d'une série d'engagements, dont la plupart expirent dans cinq ans.

Ce qui a été réuni

Le rachat parachève une recomposition commencée l'an dernier, quand Skydance, la société de David Ellison, a pris le contrôle de Paramount. Selon les entreprises, l'opération a reçu les autorisations nécessaires dans près de 70 juridictions. Le département de la Justice américain l'avait déjà laissée passer. Plusieurs médias spécialisés rapportent que l'ensemble prend le nom de Skydance. David Ellison en garde la direction, et Ynon Kreiz, ancien patron de Mattel, le rejoint à la tête du groupe.

Le nouvel ensemble porte une dette proche de 80 milliards de dollars. « Vous avez acheté ce navire, maintenant il faut le faire naviguer. Et les menaces arrivent de tous les côtés », résume Gabriel Kahn, professeur à l'école de journalisme Annenberg de l'université de Californie du Sud. Le groupe a annoncé qu'il réunirait HBO Max et Paramount+ en un seul service, qui compterait plus de 200 millions d'abonnés. Ni son nom, ni son prix, ni sa date de lancement ne sont connus.

Douze États, un procès, un accord

L'obstacle principal n'est pas venu de Washington mais des États. En juillet, douze procureurs généraux, emmenés par celui de Californie, Rob Bonta, ont attaqué la fusion en justice. Ils voulaient la bloquer entièrement. Selon eux, elle allait « éteindre la concurrence » et réduire le choix des spectateurs de cinéma comme des abonnés au câble. Le 20 juillet, une juge fédérale a ordonné de suspendre l'opération pendant au moins deux semaines.

Plutôt que d'aller au procès, Paramount a négocié. Elle a conclu un accord avec les États et, séparément, avec la Writers Guild of America, le syndicat des scénaristes. Le 30 septembre, la juge fédérale Araceli Martínez-Olguín a homologué ce décret de consentement : un accord validé par un tribunal, qui le rend exécutoire. Elle l'a jugé « équitable, raisonnable et conclu de bonne foi » pour répondre aux atteintes à la concurrence dénoncées par la plainte.

Ce que l'accord exige

Les engagements valent pour cinq ans, et un contrôleur indépendant est chargé de les surveiller.

  • Le cinéma en salle. Le groupe doit sortir 30 films par an pendant deux ans, puis 32 par an pendant trois ans, dont une majorité en sortie nationale et au moins quatre films indépendants. La moitié seulement doit être produite ou coproduite par le groupe lui-même. S'y ajoutent au moins 300 millions de dollars par an de production supplémentaire aux États-Unis, soit 1,5 milliard sur la période.
  • Les salariés. 47,5 millions de dollars sont réservés à la formation et à la reconversion des employés touchés par la fusion.
  • Le câble. Pendant cinq ans, les chaînes de Paramount et celles de Warner doivent être négociées séparément avec les distributeurs. L'objectif est d'empêcher qu'un bouquet unique soit imposé. En cas de manquement, des cessions peuvent être ordonnées.
  • L'information. Un comité d'indépendance éditoriale doit être créé dans les 180 jours suivant la clôture, pour veiller au respect de la déontologie à CBS News et à CNN. Il comptera cinq journalistes, en activité ou retraités, ayant au moins dix ans d'expérience. Leur mandat sera de trois ans, et ils seront nommés par le conseil d'administration du groupe, auquel ils rendront compte. Le Colorado et l'État de Washington ont refusé de souscrire à cette clause.

Ce que l'accord laisse ouvert

Pour les opposants, le compte n'y est pas. La coalition Block the Merger qualifie les engagements d'« édentés ». Le procureur général du Connecticut, William Tong, aurait préféré que CNN ou CBS soit cédée. La critique porte moins sur le contenu des promesses que sur leur nature : ce sont des engagements de comportement, à durée limitée, et non un changement de structure. Une cession est définitive. Un quota de films dure cinq ans.

Certaines incertitudes sont factuelles. On ne sait pas encore qui siégera au comité éditorial, ni comment il travaillera, ni ce qu'il pourra faire s'il constate un manquement. Ses membres seront choisis par le conseil d'administration dont ils sont censés limiter l'influence. Les sanctions prévues au-delà des cessions restent peu détaillées dans les comptes rendus publiés. Personne ne sait enfin ce qui se passera dans cinq ans : l'accord ne dit rien de l'après.

D'autres incertitudes sont économiques. Avec 80 milliards de dollars de dette, le groupe devra dégager des économies, et l'expérience des grandes fusions montre que celles-ci passent souvent par des suppressions de postes et des catalogues réduits. Les quotas de films freinent cette pente sans l'annuler. Pour les abonnés, la plateforme commune promet un catalogue plus large. Elle supprime aussi un concurrent, et rien ne dit encore quel sera son prix.

Une promesse, et ensuite ?

Cette fusion n'est pas la première à être autorisée sous conditions, et le procédé est ancien : faute de pouvoir ou de vouloir interdire, l'autorité obtient des engagements. Le pari est que la promesse et le contrôle suffiront à préserver ce que la concentration menace : le nombre de films en salle, la concurrence entre chaînes, l'indépendance de deux rédactions parmi les plus suivies du pays.

Ce pari laisse trois questions de fait. La première est celle du vérificateur : le contrôleur et le comité éditorial auront-ils les moyens, l'information et l'indépendance nécessaires ? Le Phare l'a déjà rencontrée à propos de l'autorégulation des entreprises technologiques et de l'information sur un accident de laboratoire. La deuxième est celle de la mesure : un quota de films se compte, l'indépendance d'une rédaction beaucoup moins. La troisième est celle du temps. Une structure de marché dure des décennies, ses garde-fous cinq ans.

D'où la question que cette fusion laisse derrière elle : quand une fusion n'est autorisée qu'en échange de promesses, qui vérifie qu'elles sont tenues, et que reste-t-il une fois leur échéance passée ?

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Repères de sources

La question suivante

Quand une fusion n'est autorisée qu'en échange de promesses, qui vérifie qu'elles sont tenues, et que reste-t-il une fois leur échéance passée ?

Pour aller plus loin

Sur le Sentier du Savoir

Sentier du Savoir – Lire un indicateur : cinq questions avant de croire un chiffre

*Atelier du fondamental Statistiques, corrélations et causalité. Le fondamental apprend à ne pas confondre une corrélation avec une cause. Cet atelier applique la même prudence à un objet plus quotidien : l'indicateur, ce chiffre unique qu'on choisit parce qu'il est corrélé à ce qui compte, puis qu'on finit par prendre pour la chose elle-même.*

Pourquoi un atelier sur les indicateurs

Un indicateur est une corrélation qu'on a décidé de faire travailler. Les intentions de vote sont censées suivre le vote. Les entrées d'un musée sont censées suivre son utilité. Le chiffre est commode : il se compare, se publie, se transforme en courbe. Mais il hérite de toutes les fragilités d'une corrélation, et il en ajoute une : dès qu'on attache une décision au chiffre, celui-ci peut se déformer. L'économiste Charles Goodhart (1975) et le méthodologue Donald T. Campbell (1976) l'ont décrit, chacun dans sa discipline ; notre texte fondateur Campbell et Goodhart : quand une mesure devient une cible présente leurs arguments.

D'où une grille en cinq questions, à poser avant de croire un chiffre, et surtout avant de décider sur sa base.

La grille

  • Que mesure-t-il exactement, et que laisse-t-il de côté ?
  • Quelle décision dépend de lui ?
  • Qui le produit, et qui en dépend ?
  • Avec quoi peut-on le recouper ?
  • La relation de départ tient-elle encore ?

Mini-cas : deux chiffres d'octobre 2026

Deux actualités récentes du Phare servent de terrain.

Premier chiffre : les sondages brésiliens. Le 4 octobre 2026, Flávio Bolsonaro est arrivé devant Lula au premier tour de la présidentielle, avec environ 47 % des voix contre 45 %, selon CNN et NPR, alors que les sondages de la veille plaçaient Lula légèrement en tête. Ce que ces sources disent : le résultat, l'écart d'environ deux points, l'inversion de l'ordre attendu. Ce qu'elles ne disent pas : la marge d'erreur de chaque enquête, ni si l'écart dépasse cette marge.

Second chiffre : la fréquentation d'un musée. Le 30 septembre 2026, le musée de l'Academy of Natural Sciences de Philadelphie a fermé. Selon 6abc et la lettre de l'université Drexel citée par la presse locale, les « habitudes de visite » depuis la pandémie ne permettaient plus de couvrir des coûts croissants. Selon WHYY, d'anciens salariés affirment que la fréquentation baissait avant 2020 et l'attribuent à des choix de gestion. Ce que ces sources disent : le motif invoqué et sa contestation. Ce qu'elles ne disent pas : les chiffres précis de fréquentation et de déficit, qu'aucune ne publie.

La grille appliquée

1. Que mesure-t-il exactement ?

Brésil. Un sondage mesure des intentions déclarées, auprès d'un échantillon, à une date donnée. Il ne mesure pas la participation : dans un pays où deux blocs se tiennent autour de 45 %, quelques points de mobilisation suffisent à changer l'ordre.

Philadelphie. La fréquentation mesure les entrées dans les salles d'exposition. Elle ne mesure pas les 19 millions de spécimens conservés, ni la recherche qui, selon WHYY, se poursuit. Le chiffre décrit une partie de l'institution, la plus visible.

2. Quelle décision dépend de lui ?

Brésil. Aucune décision formelle : le vote ne dépend pas du sondage. L'enjeu est indirect (stratégies de campagne, récit médiatique). La pression de déformation est donc faible ; c'est surtout la lecture qui pose problème.

Philadelphie. La décision la plus lourde possible : la fermeture. Plus l'enjeu est fort, plus il faut exiger que le chiffre soit publié et discuté. Or c'est ici qu'il manque.

3. Qui le produit, et qui en dépend ?

Brésil. Les instituts produisent le chiffre ; ils dépendent de leur réputation, qu'un écart répété abîme. Leur intérêt est plutôt de bien mesurer.

Philadelphie. L'université qui compte les visiteurs est aussi celle qui a fait les choix de programmation que d'anciens salariés mettent en cause, et celle qui décide de fermer. Celui qui produit le chiffre en est aussi juge. Le chiffre n'est pas faux pour autant, mais il ne peut pas trancher seul.

4. Avec quoi peut-on le recouper ?

Brésil. Avec la marge d'erreur, la moyenne de plusieurs instituts, l'évolution sur plusieurs semaines. Un écart de deux points, inférieur à la marge d'erreur habituelle, ne désigne pas de favori.

Philadelphie. Avec d'autres indicateurs de valeur : usage des collections par les chercheurs, publications, prêts à d'autres institutions, programmes scolaires. Aucun n'a été mis en avant dans la décision. Une seule mesure a pesé.

5. La relation de départ tient-elle encore ?

Brésil. Le lien entre intention déclarée et vote dépend du taux de réponse aux enquêtes et de la participation. S'il s'est affaibli, il faudra le voir au second tour, le 25 octobre.

Philadelphie. On choisit la fréquentation parce qu'elle est censée suivre l'utilité d'un musée. Mais si, comme l'affirment d'anciens salariés, les visites ont baissé parce qu'on a réduit les programmes pour les familles, le chiffre mesure aussi les décisions passées de la direction. Il juge en partie ce qu'il a contribué à produire. Notre Question du Phare un lieu de savoir doit-il être jugé à sa fréquentation ? développe ce point avec d'autres cas, des œufs de rapaces conservés au XIXe siècle à la banque de semences du Svalbard.

Ce que la grille ne fait pas

Elle ne dit pas qu'il faut ignorer les chiffres. Sans sondages, on ne saurait rien de l'opinion entre deux élections ; sans comptage, un musée ignorerait à qui il parle. Elle ne remplace pas non plus l'information manquante : à Philadelphie, elle montre surtout ce qu'il faudrait savoir et qu'on ne sait pas. Elle sert à poser les bonnes questions avant de conclure, pas à conclure à la place des faits.

À emporter

  • Un indicateur est une corrélation choisie : il en a toutes les fragilités.
  • Plus une décision lourde dépend d'un chiffre, plus il faut exiger de le voir et de le recouper.
  • Quand celui qui produit le chiffre en est aussi juge, demander un second regard.
  • Un chiffre peut mesurer, en partie, les décisions passées de ceux qui s'en servent.

Pour la vue d'ensemble des cas du mois, voir le dossier Mesurer ou juger : ce qu'un indicateur laisse hors champ.

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Repères de sources

La question suivante

Comment savoir ce qu'un chiffre mesure vraiment avant de décider sur sa base ?

Pour aller plus loin

Sur le Sentier du Savoir

Dossier du Phare – Mesurer ou juger : ce qu’un indicateur laisse hors champ

*Un sondage contredit par les urnes, un parti arrivé en tête sans majorité, un musée fermé faute de visiteurs, une nationalité affichée à prix fixe, une recherche qu'on voudrait juger à son utilité. Ces histoires d'octobre 2026 n'ont rien en commun, sauf une chose : à chaque fois, un chiffre est en train de prendre la place d'un jugement.*

La question de ce dossier

Comment se servir d'un indicateur sans le laisser décider à notre place ?

La question n'est pas de savoir s'il faut mesurer. Sans sondages, on ne saurait rien de l'opinion entre deux élections. Sans comptage des entrées, un musée ignorerait à qui il parle. Sans critères, l'attribution d'un budget de recherche dépendrait de l'influence de chacun. Les chiffres rendent les décisions discutables, au bon sens du terme : on peut les contester.

Le problème commence plus tard, quand l'indicateur cesse d'éclairer une décision pour devenir la décision elle-même. Ce dossier rassemble les cas où ce glissement s'est produit, ou menace de se produire, et propose une grille pour le repérer.

Premier volet : le chiffre lu au-delà de ce qu'il dit

Certains chiffres ne sont pas faux. Ils sont lus de travers.

En Lettonie, la Liste unie d'Andris Kulbergs est arrivée en tête des législatives sans obtenir de majorité. Arriver premier n'est pas gouverner : dans un régime parlementaire, c'est la coalition qui compte, et le score du vainqueur ne dit rien de celle qui se formera.

Au Brésil, Flávio Bolsonaro est arrivé devant Lula au premier tour, contre les sondages de la veille. L'écart interroge les instituts, mais aussi les lecteurs : un sondage décrit des intentions à une date donnée, avec une marge d'erreur. Il n'annonce pas un résultat. Le second tour, le 25 octobre, dira si les enquêtes ont corrigé leur méthode.

Dans ces deux cas, l'indicateur n'est pas corrompu. C'est notre lecture qui lui fait porter plus qu'il ne peut.

Deuxième volet : le chiffre qui juge une institution

Le cas le plus net du mois vient de Philadelphie. Le musée de l'Academy of Natural Sciences, fondé en 1812, a fermé, l'université Drexel invoquant la baisse de la fréquentation. Derrière les salles d'exposition, l'institution conserve pourtant des collections de près de 19 millions de spécimens, dont la valeur scientifique ne se mesure pas en billets vendus.

Nous en avons tiré une question générale : un lieu de savoir doit-il être jugé à sa fréquentation ? Des œufs de rapaces conservés depuis le XIXe siècle ont permis, des décennies plus tard, de démontrer les effets du DDT. La banque de semences du Svalbard ne reçoit presque aucun visiteur. Un indicateur immédiat juge mal ce qui ne sert qu'à long terme.

Le même problème se pose pour la recherche. Peut-on juger une recherche à son utilité prévisible ? L'optogénétique, récompensée par le Nobel de médecine 2026, est née de l'étude d'une algue : aucun indicateur d'utilité ne l'aurait repérée au départ. Et le Nobel de physique attribué à Francis Halzen pour IceCube a rappelé qu'un projet peut rester vingt-cinq ans sans découverte décisive avant d'aboutir, ce qui pose une autre question : combien de temps faut-il chercher avant d'admettre qu'on ne trouvera pas ?

Troisième volet : le chiffre qui tient lieu de critère

Parfois, un montant remplace une définition. L'Argentine propose la citoyenneté contre une contribution de 350 000 dollars, ou 800 000 dollars d'obligations. Le chiffre est simple, vérifiable, impartial en apparence. Mais il répond à une question (« combien ? ») à la place d'une autre (« qu'est-ce qu'appartenir à une communauté politique ? »), que la loi n'a pas besoin de poser pour s'appliquer.

C'est une forme particulière du problème : l'indicateur ne mesure pas mal, il dispense de juger.

La grille : Campbell et Goodhart

Deux auteurs ont formulé, presque en même temps, l'observation qui relie ces cas. En 1975, l'économiste Charles Goodhart constate qu'une régularité statistique tend à s'effondrer dès qu'on s'en sert pour piloter. En 1976, le méthodologue Donald T. Campbell écrit que plus un indicateur social sert à prendre des décisions, plus il subit de pressions qui le déforment, et plus il risque de déformer ce qu'il devait observer. Notre texte fondateur, Campbell et Goodhart : quand une mesure devient une cible, elle cesse de bien mesurer, présente leurs textes et leurs limites.

Il en tire cinq questions, à poser devant toute décision fondée sur un chiffre :

  • Que mesure-t-il exactement, et qu'a-t-on choisi de ne pas mesurer ?
  • Quelle conséquence lui est attachée ? Plus l'enjeu est fort, plus la pression de déformation l'est aussi.
  • Qui produit le chiffre, et qui en dépend ? Quand ce sont les mêmes, la vigilance s'impose.
  • Existe-t-il d'autres indicateurs pour recouper le premier ?
  • La corrélation de départ tient-elle encore ?

Appliquée au musée de Philadelphie, la grille montre que la fréquentation mesure l'attrait des salles, pas la valeur des collections (question 1), et qu'on lui a attaché la conséquence la plus lourde, la fermeture (question 2). Appliquée aux sondages brésiliens, elle montre que le chiffre n'avait aucune conséquence directe : c'est sa lecture qu'il faut corriger, pas l'instrument.

Ce que ce dossier ne tranche pas

Campbell et Goodhart sont souvent cités pour disqualifier toute mesure. Ce serait un contresens : Campbell défendait l'évaluation des politiques publiques. Leur avertissement vise l'usage d'un seul indicateur, à fort enjeu.

Plusieurs questions restent ouvertes. Qui doit décider de ce qu'un indicateur laisse hors champ : ceux qui le produisent, ceux qui le subissent, ou un tiers ? Comment une institution peut-elle fixer à l'avance les critères qui lui diront quand arrêter, sans que ces critères deviennent à leur tour des cibles ? Et que faire quand le jugement humain, qu'on oppose volontiers au chiffre, est lui-même plus partial que lui ?

Le Fil du Phare du 5 octobre le reconnaissait : relier des événements par une seule question force les rapprochements. Ce dossier est une grille de lecture, pas une loi. Il sera complété au fil des articles qui la mettent à l'épreuve.

Liens internes du dossier

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Repères de sources

  • Source : Campbell, D. T. — Assessing the Impact of Planned Social Change, Evaluation and Program Planning, vol. 2, n° 1, p. 67-90 (1979)
  • Source : Goodhart, C. — Problems of Monetary Management: The UK Experience, Papers in Monetary Economics, Reserve Bank of Australia (1975)
  • Source : Wikipédia — Goodhart's law
  • Les sources détaillées de chaque événement figurent dans les articles liés ci-dessus.

La question suivante

Quand un indicateur est utile mais incomplet, qui doit décider de ce qu'il laisse hors champ ?

Pour aller plus loin

Sur le Sentier du Savoir

Question du Phare – Peut-on juger une recherche à son utilité prévisible ?

*Le Nobel de médecine 2026 récompense un outil devenu central en neurosciences, né de travaux sur une algue qui nage vers la lumière. L'histoire est belle, et elle est souvent racontée pour défendre la recherche « libre ». Mais que prouve-t-elle exactement ?*

Le point de départ

Comme nous l'avons raconté dans notre article d'actualité, le prix Nobel de physiologie ou médecine a été attribué le 5 octobre 2026 à Karl Deisseroth, Peter Hegemann et Georg Nagel pour l'optogénétique, une technique qui permet de commander des neurones par la lumière. Elle repose sur des protéines découvertes au début des années 2000 chez une algue unicellulaire, étudiées pour comprendre comment cet organisme s'oriente. Ce n'est qu'ensuite que l'idée est venue de les introduire dans des neurones.

Pourquoi cette question

Toute recherche financée doit être justifiée. Un ministère, une agence, une fondation ou une entreprise doivent choisir entre des projets, et le critère le plus naturel est l'utilité attendue : quels problèmes ce travail aidera-t-il à résoudre ?

Le cas de l'optogénétique met ce critère en difficulté. Si l'on avait demandé à Peter Hegemann, au début des années 2000, à quoi servirait son étude de la phototaxie d'une algue, il n'aurait pas pu répondre « à comprendre la dépression chez la souris ». L'utilité est apparue après coup, par une rencontre entre deux domaines que rien ne destinait à se croiser.

La question dépasse la biologie. Elle se pose chaque fois qu'on doit décider de la valeur d'un savoir avant de savoir ce qu'il deviendra.

Ailleurs, la même question

Les collections d'un musée. À Philadelphie, le plus ancien musée d'histoire naturelle des Amériques a fermé ses salles au public. Ses collections, des millions de spécimens accumulés pendant deux siècles, servent à des études que leurs collecteurs n'imaginaient pas. Nous avions posé la question : un lieu de savoir doit-il être jugé à sa fréquentation ? C'est la même difficulté, transposée : on mesure ce qui se voit aujourd'hui, pas ce qui servira demain.

La pénicilline. Alexander Fleming a remarqué en 1928 qu'une moisissure tombée par hasard dans une de ses cultures empêchait les bactéries de pousser. Il ne cherchait pas d'antibiotique. Le Phare a consacré un texte fondateur à la leçon de son discours Nobel, où il mettait aussi en garde contre le mauvais usage de sa découverte. La part du hasard n'enlève rien au travail : il fallait un laboratoire, une culture, et un chercheur capable de remarquer l'anomalie.

Les indicateurs. Nous avons présenté la loi de Goodhart et l'avertissement de Campbell : quand une mesure devient une cible, elle cesse de bien mesurer. Une recherche jugée sur ses impacts annoncés risque d'apprendre à annoncer des impacts plutôt qu'à chercher.

Une pensée pour regarder autrement

En 1939, Abraham Flexner, fondateur de l'Institute for Advanced Study de Princeton, publie dans le magazine *Harper's* un essai au titre provocateur : « The Usefulness of Useless Knowledge », l'utilité du savoir inutile. Son intuition : les découvertes les plus utiles viennent souvent de chercheurs qui ne se souciaient pas de l'utilité, mais de comprendre. Il prend l'exemple de la physique de l'électricité et des ondes, explorée par curiosité au XIXe siècle et devenue la base de la radio.

Testons cette intuition sur l'optogénétique. Elle tient pour le premier maillon : l'étude de l'algue ne visait rien d'autre que la compréhension. Mais elle ne suffit pas pour la suite. Le passage au neurone a été, lui, une démarche orientée : Karl Deisseroth, psychiatre, cherchait un outil pour étudier les circuits du cerveau. La découverte est née de la rencontre entre une curiosité sans but et un besoin précis. L'essai de Flexner défend la première ; le Nobel montre aussi la seconde.

Ce qui résiste

Plusieurs objections tiennent.

La première est celle du biais du survivant. On raconte les recherches « inutiles » devenues utiles, jamais les milliers qui sont restées sans suite. Une belle histoire ne fait pas une règle, et un financeur ne peut pas tout financer.

La deuxième est démocratique. L'argent public doit rendre des comptes. Dire « on ne peut pas savoir à quoi cela servira » peut devenir une manière d'échapper à toute évaluation.

La troisième est pratique. La recherche orientée a aussi ses succès : les vaccins contre le Covid-19 ont été développés en moins d'un an parce qu'on savait exactement ce qu'on cherchait. Mais ils reposaient sur des décennies de travaux antérieurs sur l'ARN messager, menés sans cette urgence.

On touche ici ce que le politologue David Collingridge a appelé un dilemme du contrôle : tant qu'une technologie est jeune, on peut l'orienter mais on ignore ses effets ; quand on les connaît, il est trop tard pour l'orienter. L'utilité d'un savoir obéit à la même asymétrie : elle se voit quand elle n'est plus à décider.

Ce que nous pouvons en retenir

L'alternative n'est pas entre utilité et gratuité. Quelques questions aident à arbitrer :

  • Que juge-t-on ? La qualité d'une démarche (rigueur, originalité, compétence) peut s'évaluer même quand son usage est inconnu.
  • Sur quelle durée ? Une recherche jugée à trois ans et la même jugée à vingt ans ne donnent pas le même verdict.
  • Quelle part du portefeuille ? Un financeur peut réserver une part à la curiosité sans renoncer à orienter le reste.
  • Qui décide ? Des pairs qui connaissent le domaine, un ministère, un public : la réponse change ce qui sera financé.
  • Que perd-on à ne pas savoir ? Un savoir non produit ne laisse pas de trace. Son absence ne se mesure pas.

La question laissée ouverte

Le prix de cette année ne prouve pas que toute recherche sans but finira par servir. Il montre qu'une partie de ce qui sert aujourd'hui vient de recherches que personne n'aurait su justifier par leur utilité. Reste à savoir comment une société qui exige des comptes peut garder une place pour ce qu'elle ne sait pas encore évaluer.

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Repères de sources

La question suivante

Comment une société qui exige des comptes peut-elle garder une place pour ce qu'elle ne sait pas encore évaluer ?

Pour aller plus loin

Sur le Sentier du Savoir

Nobel de médecine 2026 : l’optogénétique, ou comment une algue a appris aux chercheurs à piloter des neurones par la lumière

*Le lundi 5 octobre 2026, l'Assemblée Nobel de l'Institut Karolinska, à Stockholm, a attribué le prix Nobel de physiologie ou médecine à l'Américain Karl Deisseroth (université Stanford) et aux Allemands Peter Hegemann (université Humboldt de Berlin) et Georg Nagel (université de Würzburg), « pour leurs découvertes concernant les canaux ioniques activés par la lumière et l'optogénétique ». Derrière cette formule, une technique qui permet d'allumer ou d'éteindre des neurones précis avec un faisceau lumineux. Et, à son origine, une question que personne ne posait pour soigner le cerveau.*

Une algue qui nage vers la lumière

L'histoire commence loin de la médecine. *Chlamydomonas reinhardtii* est une algue verte faite d'une seule cellule, qui vit dans l'eau douce et se déplace à l'aide de deux flagelles. Elle nage vers la lumière dont elle a besoin. Peter Hegemann, biophysicien, voulait comprendre comment un organisme sans œil ni système nerveux perçoit la lumière et s'oriente.

La réponse tient dans des protéines logées dans la membrane de l'algue. En 2002, le laboratoire de Hegemann décrit et nomme la channelrhodopsine-1 : une protéine qui forme un canal à travers la membrane et s'ouvre quand elle reçoit de la lumière, laissant passer des ions, c'est-à-dire des particules chargées. En 2003, l'équipe de Georg Nagel démontre le fonctionnement d'une seconde protéine, la channelrhodopsine-2, en l'insérant dans des ovocytes de grenouille : éclairée en bleu, elle s'ouvre en une fraction de milliseconde et produit un courant électrique.

Du canal de l'algue au neurone

Or les neurones communiquent justement par des signaux électriques, déclenchés par des mouvements d'ions à travers leur membrane. L'idée qui fonde l'optogénétique est là : si l'on fait fabriquer la protéine de l'algue par un neurone, on peut le faire réagir à la lumière.

En 2005, le laboratoire de Karl Deisseroth, psychiatre et bio-ingénieur, publie dans *Nature Neuroscience* un article qui le montre sur des neurones de rat en culture : un éclair de lumière bleue déclenche un signal nerveux, avec une précision de l'ordre de la milliseconde. Les premiers auteurs de l'article sont Edward Boyden et Feng Zhang, alors à Stanford. En 2007, la technique est appliquée chez la souris vivante, qui se déplace librement pendant qu'on active des neurones choisis.

L'idée de stimuler des neurones par la lumière n'était pas neuve : des expériences avec des lasers avaient été publiées dès les années 1970. Ce qui change, c'est la précision. Parce que la protéine est introduite par voie génétique, on peut la faire produire par un seul type de neurones, dans une seule région du cerveau, et laisser les autres intacts.

Ce que la technique a changé

Avant l'optogénétique, les chercheurs observaient surtout des corrélations : telle région s'active quand l'animal a peur, telle autre quand il cherche une récompense. Avec la lumière, ils peuvent intervenir : activer ou faire taire un groupe de neurones et regarder ce qui change dans le comportement. Ils passent de l'observation à l'expérimentation, de la corrélation à la cause.

L'outil s'est répandu dans des milliers de laboratoires. Il a servi à cartographier des circuits impliqués dans la dépression et la perte de plaisir, dans la maladie de Parkinson, dans la formation et le rappel des souvenirs, dans le stress post-traumatique ou l'addiction. « L'optogénétique offre des possibilités de cartographier le cerveau comme nous ne pouvions autrefois qu'en rêver », a déclaré Per Svenningsson, président du comité Nobel.

Ce qui reste à prouver

Il faut distinguer deux choses. Comme outil de recherche, l'optogénétique est acquise et massivement utilisée. Comme traitement, elle en est à ses débuts. La piste la plus avancée concerne la rétine : chez des personnes atteintes de rétinite pigmentaire, une maladie qui détruit les cellules sensibles à la lumière, l'idée est de rendre photosensibles d'autres cellules de l'œil. Un premier cas de récupération partielle de la vision a été publié dans *Nature* en 2021, et des essais chez l'humain sont en cours. Ils restent précoces et portent sur peu de patients.

Pour le cerveau, l'obstacle est plus lourd : il faut introduire un gène dans des neurones humains et y amener de la lumière. Le passage de la souris à l'humain n'est pas fait, et il ne faut pas lire ce prix comme l'annonce de traitements proches de la dépression ou de Parkinson. Un membre du comité l'a rappelé à sa manière : « Le cerveau recèle encore d'innombrables mystères. »

Un prix pour une chaîne de découvertes

Le prix récompense une chaîne plutôt qu'un geste unique : la curiosité d'un biophysicien pour une algue, la démonstration d'un mécanisme par un physiologiste, puis l'idée d'un psychiatre de l'utiliser dans le cerveau. Joint par téléphone, Karl Deisseroth a confié avoir eu « du mal à former des mots », tant il était surpris.

Cette chaîne a une particularité : son premier maillon ne visait aucune application. Personne, au début des années 2000, n'aurait pu présenter l'étude de la phototaxie d'une algue comme un programme de recherche sur la dépression. Et c'est pourtant de là que vient l'outil qu'on récompense aujourd'hui.

Une question pour ceux qui financent

La recherche publique est de plus en plus orientée vers des objectifs : appels à projets thématiques, impacts attendus, résultats à annoncer. Cette exigence a des raisons, l'argent public devant rendre des comptes. Mais le Nobel de cette année rappelle qu'une partie des découvertes décisives naît de travaux dont l'utilité n'était visible pour personne, pas même pour leurs auteurs. D'où une question qui dépasse la biologie : peut-on juger une recherche à son utilité prévisible ?

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