Quand le soin se transforme en domination invisible
Publié en 1975, Némésis médicale est l’un des textes les plus radicaux d’Ivan Illich. Il ne s’agit ni d’un pamphlet contre la médecine, ni d’un rejet du soin, mais d’une critique structurelle d’un processus plus profond : la manière dont des institutions censées protéger la santé peuvent, à partir d’un certain seuil, produire l’inverse de ce qu’elles promettent.
Ce texte éclaire de manière décisive les discours contemporains sur la santé, le bien-être, la prévention et la responsabilisation individuelle.
La notion centrale : l’iatrogénèse
Illich introduit le concept d’iatrogénèse, c’est-à-dire les dommages produits par le système de soin lui-même. Il distingue trois niveaux.
L’iatrogénèse clinique désigne les effets nocifs directs des traitements ou des interventions médicales.
L’iatrogénèse sociale renvoie à la manière dont l’organisation médicale transforme les comportements, les normes et les attentes, rendant les individus dépendants de dispositifs experts.
L’iatrogénèse culturelle désigne une perte plus profonde : l’incapacité progressive des sociétés à faire face à la souffrance, à la maladie et à la mort sans médiation institutionnelle.
Cette triple analyse dépasse largement le champ médical.
Quand la protection devient dépossession
Le cœur de la critique d’Illich est le suivant : à mesure que les institutions se spécialisent et s’étendent, elles dépossèdent les individus de leurs capacités fondamentales.
Dans le cas de la santé, cela signifie que les individus ne sont plus considérés comme capables de comprendre leur propre corps, leurs limites ou leurs besoins. La compétence est transférée à l’expert, puis à l’institution.
Ce processus n’est pas violent. Il est progressif, rationnel, souvent bien intentionné. C’est précisément ce qui le rend difficile à contester.
Responsabilisation individuelle et domination douce
Un paradoxe central traverse Némésis médicale. Plus les institutions prétendent responsabiliser les individus — prévention, hygiène de vie, comportements à risque — plus elles renforcent une dépendance normative.
L’individu devient responsable de sa santé, mais selon des critères définis ailleurs. Il est sommé de se conformer à des normes qu’il n’a pas contribué à élaborer.
La responsabilité devient alors un instrument de contrôle. Elle transforme des conditions sociales en défaillances personnelles.
Une critique qui dépasse la médecine
Bien que centré sur la médecine, le raisonnement d’Illich est transposable à d’autres domaines : éducation, travail, bien-être, attention, santé mentale.
Dans tous ces champs, on observe le même mécanisme :
– un problème collectif est identifié,
– une institution propose une prise en charge experte,
– les individus sont invités à s’adapter aux normes produites,
– la critique structurelle disparaît au profit de l’auto-correction.
Ce schéma éclaire directement les discours contemporains sur la gestion du stress, de l’attention et de la fatigue.
Pourquoi ce texte éclaire la PHASE 4 — METTRE À DISTANCE
La phase « Mettre à distance » vise à déconstruire les récits dominants qui transforment des contraintes structurelles en défis individuels. Némésis médicale fournit un cadre théorique décisif pour comprendre ce déplacement.
Illich permet de voir que :
– la responsabilisation individuelle peut masquer des rapports de pouvoir,
– le vocabulaire du soin peut neutraliser la contestation,
– la prévention peut devenir une forme de normalisation.
Il aide ainsi à penser les discours sur le bien-être et la santé mentale non comme neutres, mais comme porteurs d’enjeux politiques.
Dialogue avec Byung-Chul Han
La pensée d’Illich entre en résonance directe avec celle de Byung-Chul Han.
Là où Han décrit l’auto-exploitation au nom de la liberté, Illich montre comment la prise en charge institutionnelle peut produire une dépendance intériorisée.
Tous deux analysent des formes de domination sans violence explicite, fondées sur la normalisation, la positivité et la responsabilisation.
Une vigilance toujours actuelle
Relu aujourd’hui, Némésis médicale permet de poser une question essentielle : à partir de quel moment une politique de soin cesse-t-elle de soutenir l’autonomie pour la remplacer par une conformité silencieuse ?
Cette vigilance est particulièrement nécessaire dans un contexte où les discours sur le bien-être, la prévention et la santé mentale occupent une place croissante dans l’espace public.
Apport au Sentier du Savoir
Ce texte fondateur irrigue directement :
– l’Étape 2 – Maîtriser la pensée critique,
– l’Étape 3 – Relier sciences, techniques et société,
– l’Étape 9 – Cultiver l’équilibre corps-esprit, en refusant sa réduction à une norme instrumentale.
Il rappelle que comprendre un problème suppose aussi de questionner les cadres qui prétendent le résoudre.
Question ouverte
Quand la protection, le soin et la prévention deviennent des instruments de normalisation, comment préserver une véritable autonomie — individuelle et collective ?
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