Quand la liberté se transforme en auto-exploitation
Publié en 2010, La société de la fatigue propose un diagnostic bref mais radical des sociétés contemporaines. Byung-Chul Han y soutient une thèse centrale : la fatigue moderne ne provient plus principalement de la contrainte extérieure, mais d’une liberté intériorisée qui se retourne contre l’individu.
Ce texte éclaire de manière décisive les discours actuels sur l’attention, la performance, le bien-être et l’autonomie.
De la société disciplinaire à la société de la performance
Han oppose deux régimes historiques de pouvoir.
La société disciplinaire, décrite notamment par Foucault, reposait sur des interdits clairs : obligations, contraintes, sanctions. Elle produisait des sujets obéissants.
La société contemporaine, selon Han, fonctionne autrement. Elle valorise :
– l’initiative,
– la motivation,
– la flexibilité,
– l’auto-optimisation.
Le sujet n’est plus contraint de l’extérieur. Il devient entrepreneur de lui-même.
La positivité comme nouveau mode de domination
Dans la société de la performance, le langage change. Il n’est plus question d’obéir, mais de pouvoir.
« Tu peux », « tu es capable », « développe ton potentiel ».
Cette positivité est trompeuse. Elle supprime l’opposition visible entre dominant et dominé. L’individu se sent libre, alors même qu’il s’impose des exigences toujours plus élevées.
La domination ne passe plus par la négation, mais par l’excès de possibilités.
Fatigue, dépression et épuisement
Dans ce cadre, la fatigue n’est plus un accident. Elle devient structurelle.
Han observe que les pathologies contemporaines dominantes ne sont plus celles de la transgression (culpabilité, interdiction), mais celles de l’excès :
– burn-out,
– dépression,
– troubles de l’attention,
– épuisement chronique.
Ces troubles ne résultent pas d’un conflit avec une autorité extérieure, mais d’un conflit de soi avec soi-même.
L’attention capturée par la performance
L’analyse de Han permet de comprendre pourquoi l’attention devient une ressource épuisable. Le sujet performant doit :
– rester disponible,
– se montrer réactif,
– multiplier les tâches,
– répondre aux sollicitations.
Cette mobilisation permanente fragilise l’attention soutenue et favorise la dispersion. La fatigue cognitive devient alors le revers invisible d’une société qui valorise l’hyperactivité et la transparence.
Auto-exploitation et responsabilité inversée
Un point clé de l’analyse de Han est le renversement de la responsabilité.
Dans la société de la fatigue, l’échec est vécu comme personnel, jamais comme structurel.
L’individu fatigué ne se révolte pas ; il se reproche de ne pas être à la hauteur. Cette intériorisation neutralise la critique sociale. La domination devient silencieuse.
Pourquoi ce texte éclaire la PHASE 4 — METTRE À DISTANCE
La phase « Mettre à distance » vise à déconstruire les récits dominants autour du bien-être, de la performance et de l’attention. La société de la fatigue fournit un outil conceptuel central pour ce travail.
Han permet de comprendre que :
– l’injonction à l’autonomie peut masquer une contrainte intériorisée,
– le vocabulaire positif peut neutraliser la conflictualité,
– la fatigue n’est pas seulement un symptôme individuel, mais un produit social.
Il éclaire ainsi le mythe de l’esprit autonome et les discours qui transforment l’épuisement en problème de gestion personnelle.
Dialogue avec Ivan Illich
La pensée de Han trouve un écho fort chez Ivan Illich.
Là où Illich montrait comment la responsabilisation individuelle peut devenir une forme de domination, Han décrit une société où l’individu s’auto-discipline au nom de sa liberté.
Ensemble, ils permettent de penser la fatigue comme un phénomène à la fois psychologique, social et politique.
Apport au Sentier du Savoir
Ce texte fondateur irrigue directement :
– l’Étape 2 – Maîtriser la pensée critique,
– l’Étape 3 – Relier sciences, techniques et société,
– l’Étape 9 – Cultiver l’équilibre corps-esprit, en refusant sa récupération instrumentale.
Il rappelle que la lucidité suppose aussi la capacité de nommer les mécanismes de domination invisibles.
Limites et vigilance critique
Han propose un diagnostic puissant, mais volontairement schématique. Sa lecture peut parfois homogénéiser des expériences sociales diverses. Cette limite invite à compléter son analyse par des enquêtes empiriques et des approches situées.
Mettre à distance, c’est aussi garder une distance critique vis-à-vis des textes critiques eux-mêmes.
Question ouverte
Si la fatigue devient le mode normal de fonctionnement d’une société qui se croit libre, que reste-t-il de la capacité collective à dire non ?
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